Le modèle médiéval fonctionne toujours à Grenade, où le marché demeure le centre de cette bastide de la périphérie toulousaine. Vu dans la longue durée de l’urbanisme, il est sans doute un modèle pour demain.


Le 4 septembre 1290, le sénéchal de Toulouse et l’abbé de Grandselve signent l’acte de fondation de la bastide de Grenade.
Ils souhaitent créer une grande ville neuve. Près de la confluence entre Save et Garonne, non loin des granges cisterciennes possédées par Grandselve, Grenade est sur un plateau une ville longue de 4 200 mètres allant du nord, le « Port haut », pour aboutir en aval de la ville à un « Port bas », reliés entre eux par une double voie principale, épine dorsale d’une bastide nommée à ses débuts Villelongue 1. Si les ports ont disparu depuis longtemps, les rues qui y mènent en conservent le nom.
Dans le sens est-ouest, la double voie aboutit d’un côté au pont sur la Save et de l’autre à un talus, un balcon sur la plaine de la Garonne. Sur plus de sept siècles, Grenade se densifie dans ses murs jusqu’à l’étalement des années 1980. On oublie alors le plan d’origine et la double voie initale pour consommer en trente ans cinq fois plus de territoire qu’en sept cents ans. La démographie rend compte du phénomène : du xviii e siècle aux années 1950, près de 4 000 habitants ; en 1990, 5 000 habitants, en 2008, 7 431, et on attend 10 000 habitants pour 2030.

L’ayral, module de base de la bastide

Grenade est pensée sur la base du modèle gascon à double axe comme Mirande, Marciac, Cologne, Beaumont ou encore Solomiac dont la halle est le centre. L’église est à l’écart, déportée généralement d’un îlot. L’ambition à la création est grande puisque l’on veut accueillir 3 000 parcelles et 3 000 jardins d’un quart d’arpent, « et d’avantage si besoin était 2 », ce qui la ferait rivaliser avec les 10 000 habitants de Montauban et les 20 000 de Toulouse de l’époque.

Pour bien comprendre le système il faut partir du composant de base qui est l’ayral, la parcelle. Dans la charte de fondation, les dimensions de l’ayral donnent la mesure de la ville, à savoir 5 par 15 brasses. Sur la base discutée par les spécialistes de la brasse de Beaumont à 1,841 mètre, la parcelle de Grenade mesure donc 9,20 x 27,60 mètres, soit une surface de 253,92 mètres carrés, plus grande que la parcelle moyenne des bastides du Sud-Ouest. La construction des bâtiments à l’alignement des rues permet de dégager dans la profondeur des parcelles de grands jardins qui s’assemblent en coeur d’îlot. En doublant les parcelles dos à dos, on obtient ainsi une épaisseur d’îlot de 30 brasses, soit 55,20 mètres, qui sont de format carré près de la halle et qui s’allongent dans une proportion de 1,5 puis de 2 à l’approche des remparts. Nous sommes donc là face à un modèle gascon de 24 îlots pour 456 parcelles. Sachant que la charte de fondation veut atteindre au moins les 3 000 parcelles, il nous faut donc imaginer une bastide qui reproduit six à sept fois le modèle de base le long du double axe, le tout construit sur un tracé régulateur dont on peut proposer ici une restitution.

À l’heure de l’urbanisme durable, économe en territoire, la composition de la bastide reste une leçon de densité et de « vivre ensemble » où mise en commun et intimité sont respectées.

Une des plus grandes halles des bastides du Sud-Ouest

À l’origine, le marché avait été fixé le mercredi avant d’être déplacé au XIX e siècle le samedi, jour qu’il a conservé jusqu’à aujourd’hui. Deux foires étaientaussi prévues. Seule la foire de la Saint-Luc, (le 18 et 19 octobre au départ, le quatrième week-end d’octobre aujourd’hui), se perpétue. Elle est créée en 1316 et attire toujours autour de la halle de nombreux commerçants et chalands. Ces foires et marchés prennent place sous la halle et débordent largement sur les rues avoisinantes.

La halle est donc encadrée par le double axe qui va de port à port. Avec 43 mètres sur 43 sur une place de 73 mètres sur 72, on construit donc une des plus grandes halles des bastides du Sud-Ouest. Elle est de type hypostyle sur plan carré faite de 36 piles qui supportent une charpente dans laquelle est logée la salle des échevins (les magistrats de la ville), lien entre pouvoir municipal et marché que l’on retrouve dans de nombreuses bastides du Gers et d’ailleurs.

La force de cette halle tient dans la beauté de sa coupe : l’égout de la toiture descend assez bas sur les côtés et monte au centre de la composition dans une forêt de charpente, avec un clocheton au sommet. On a malheureusement enlevé tout le remplissage des murs de la salle des échevins pour mettre la charpente à nu. Espérons que lors de la prochaine campagne de restauration on pourra retrouver les dispositions spatiales d’origine avec une salle d’échevins fermée avec une nouvelle fonction. Souhaitons aussi que l’on puisse retrouver les bancs de brique et de pierre qui cernaient le périmètre de la halle, dispositif qui permettra peut-être de tenir à distance les camions des commerçants ambulants. On trouve encore sur le marché de Grenade des maraîchers et des fermiers qui proposent des produits du pays : légumes, fruits, miel, viandes, fromages ; des paysans qui, malgré Bruxelles, vendent des animaux vivants, poules, canards, pigeons. Bien sûr, l’amour du pittoresque, des couleurs et de l’accent rocailleux guident ces dernières lignes mais il y a aussi la saveur particulière d’une histoire urbaine et de sa redécouverte ; il y a l’intérêt d’un urbaniste pour la beauté d’un plan. Mais au-delà de toutes ces raisons, il semble que se joue ici, dans la vérité d’un ancrage territorial, une grande leçon pour demain.


1. Rumeau (R.), Histoire de Grenade, Librairie Regnault, Toulouse, 1897, (réed. Eché, 1982). 2. Ibid, « Acte de Paréage de Grenade, 1290 », p.76.


Article paru dans Revue Patrimoine Midi Pyrénées, 2011.