En dépit d’une frilosité architecturale d’au moins trois décennies , il existait à Toulouse, de l’après-guerre au début des années 1970, un véritable engouement pour la modernité. On regardait vers les États -Unis : les Wright, Mies van der Rohe, Neutra , on s’inspirait de Le Corbusier. La maison Moussion s’inscrit dans cette dynamique .

L’architecte Paul Gardia est une des figures marquantes de « l’École brutaliste toulousaine » dont on redécouvre la valeur grâce à un ensemble de publications récentes 1. Né en 1920 à Toulouse, il y commence ses études à l’école des beauxarts avant de rejoindre l’atelier Lemaresquier à Paris pour finalement revenir dans sa ville natale avec un diplôme d’architecte DPLG, passé tardivement en 1956, sur un projet de structure d’accueil touristique à Montségur. Il s’associe avec des amis d’école, Maurice Zavagno et Jean Sauvagé qui décède brutalement peu après. À trois, puis à deux, sur ces quinze années d’exercice, ils réalisent des bâtiments remarquables comme les Abattoirs de Pamiers, l’immeuble du 11, boulevard des Récollets, à Toulouse, l’actuel Centre de formation professionnelle pour adultes, à Labège, ou encore le bâtiment expérimental en métal et brique de la faculté des lettres de Toulouse- Le Mirail (1969), conçu et réalisé avec Fabien Castaing, sous la direction de Josic et Candilis.

Concentrée sur la construction de ces grands équipements, l’équipe conçoit très peu de maisons, cependant, l’une d’entre elles peut être considérée comme une oeuvre remarquable. Il s’agit de la villa construite en 1968 pour le Dr Moussion et sa famille et qui fait suite à la maison-cabinet médical réalisée peu avant au centre de Toulouse. Le programme est celui d’une maison pour le couple et ses trois enfants dans un vallon de Vigoulet-Auzil.

Sans en parler à son associé ni à ses collaborateurs, Gardia conçoit seul cette maison inspirée des constructions de Frank Lloyd Wright et très différente du style habituel de l’agence ou de l’école toulousaine,. Il avait pu mesurer le talent de l’architecte américain lors de la grande exposition rétrospective « Sixty years of living architecture », présentée à Paris en 1952 à l’École des beaux-arts 2. L’architecture organique défendue par Wright tenait en neuf points abstraits portant à la fois sur la beauté, l’esprit et la nature des choses, qu’illustraient nombre de ses oeuvres. La Snowflake House de 1941, de base hexagonale autour de la verticale de la cheminée, était considérée par Wright comme la plus sophistiquée des maisons dites Usonians. Il la déclina ensuite en différentes compositions, jouant sur le thème du triangle et de l’hexagone.

Tout comme ses confrères Castaing, Debeaux, Lafitte, Schulz et d’autres, Gardia était plutôt tourné vers la modernité de Le Corbusier, dont il avait visité à Paris et en province la plupart des réalisations. La référence au maître était constante, presque incontournable. À l’école des beaux-arts de Toulouse, l’OEuvre complète circulait sous le manteau 3. Aussi, cette maison « Moussion » dans le style de Wright n’en est que plus intéressante. Une forme d’hybridation entre une architecture organique wrightienne avec, en sourdine, l’écriture brutaliste corbuséenne.

La maison est d’abord solidement ancrée dans le sol, avec un niveau enterré qui ouvre sur un creux artificiel du terrain. Elle laisse le jardin à l’écart dans une introversion radicale, la seule issue étant une passerelle débouchant en plongeoir à un mètre au-dessus du sol. Le triangle et l’hexagone servent, comme chez Wright, au tracé générateur d’ensemble – comme à la composition de détails – qui s’organise autour de la cheminée en s’orientant vers différentes fenêtres pour des lumières changeantes. Cette spatialité tournante part de la salle de jeux du niveau enterrée, se poursuit du séjour à l’atelier jusqu’à la terrasse en toiture, renforcée par des plans de matière et de couleur, comme l’enduit blanc projeté au plafond, le béton brut de décoffrage des murs et les carreaux de terre cuite au sol. On se tient dans le foyer central comme dans une cheminée de ferme. L’entrepreneur Del Tedesco se doit de réaliser un exploit technique avec des murs de béton coulés en place de 50 centimètres d’épaisseur, fruités, sans rattrapage de banche visible. L’ensemble est couvert par des étanchéités en cuivre et une toiture de tuiles brunes qui semble surgir du sol. Tous ces dispositifs donnent une spatialité savante, complexe, où le risque est mis en avant par les pointes acérées des triangles, les passerelles à garde-corps ajourés et les escaliers à marches biaises. Atteint d’une maladie incurable, Gardia décède en décembre 1969. Le chantier continue avec la même équipe, désormais réunie autour de Maurice Zavagno.

Une maison, plus que toute autre architecture, prend sa vraie dimension dans sa dépendance avec ceux qui y demeurent. Madame Moussion aime cette maison qu’elle « pratique » depuis quarante ans. Par son art, sa douceur et un tempérament bohème, elle calme les ardeurs énergiques de l’espace.


© photographies Rémi Papilault 1. Marfaing (Jean-Loup) (dir.), Toulouse 45-75, la ville mise à jour, Toulouse, CAUE 31, Loubatières, 2009. Les travaux de recherche du séminaire de master « H istoire et théories du projet », Rémi Papillault (dir.), ENSA Toulouse. 2. Deux catalogues illustraient cette exposition : Frank Lloyd Wright. L’Architecture organique regarde l’architecture moderne, et Exposition de L’oeuvre de Frank Lloyd Wright, Paris, École nationale supérieure des beaux-arts, 1952. 3. De 1929 à 1965, Le Corbusier publie régulièrement ses projets aux éditions d’Architecture de Zurich, sous la direction de W. Boesiger.


Article paru dans Revue Patrimoine Midi Pyrénées, 2011.