Depuis quelque temps, les éclairages bleus électriques de la cathédrale de Toulouse se sont éteints. Rien n’incite à les rallumer ..

les différents bâtisseurs s’étaient donné le mot pour faire de l’écriture de l’inachèvement la raison d’être de l’édifice, son style, une spécialité toulousaine. Le projet de la cathédrale, c’est de résumer la ville. Après quelques décennies de patrimonialisation compassée, nous pourrions y ajouter aujourd’hui des extensions, sans lui porter préjudice. Au contraire, la cathédrale se renfoncerait de l’écriture contemporaine d’une nouvelle chapelle, côté square, ou d’un nouvel équipement sur les traces de l’ancien cloître du côté de la chapelle Sainte- Anne : Siza, Zumthor, Pawson, Byrne à Saint-Étienne.

En revanche, la capacité du bâtiment à intégrer toute forme de beauté ne peut souffrir la médiocrité de l’éclairage qui lui était destiné, comme à toute la ville d’ailleurs, après un plan lumière lancé en 2004, dont les dérives ont conduit à un bariolage kitch, à un effet Las Vegas d’un goût souvent douteux : les clochers romans jouant sur les verts et rouges clignotants, les façades civiles balafrées de lumière, le pont Neuf pris sous d’incessants balayages… Suite aux plaintes de quelques-uns, nous échappions de justesse au clocher de Saint-Sernin rythmé en rouge du coeur battant de la Vierge. La cathédrale Saint Étienne, elle, crissait toutes les nuits de l’intérieur d’un bleu électrique à aveugler tous les saints. Pourquoi le bleu ? Un hommage à la Vierge ? Couleur de la vérité ? De Il semble que ce soit par mesure d’économie d’énergie qu’il ait été décidé que, lors des mois d’hiver, les monuments toulousains resteraient dans le noir, et le technicien zélé qui en a la charge aura éteint jusqu’à la dernière ampoule, de l’intérieur comme de l’extérieur. Seul l’éclairage public, par un effet de rebond sur le pavé, produit une contre-lumière qui éclaire, du bas de l’édifice, l’incroyable élévation que l’on finit par perdre, brique et clocher, dans les ténèbres du ciel. Lors des nuits dégagées, pleine lune et étoiles froides de l’hiver font luire au sommet les ressauts de pierre du clocheton classique. Au septentrion, les contreforts gothiques et les austères murs de brique de la nef dite « raymondine » gagnent en puissance. Les fenêtres hautes ne sont que grands aplats sombres ; la cathédrale devient masse.

Nous redécouvrons le plus bizarre des monuments toulousains qui, en près de dix siècles, a réussi l’exploit de trouver un équilibre dans une incroyable addition de projets inachevés, de campagne de restaurations, d’incendies, d’intégrations de chapelles de toutes époques, de nefs en cisaillement, d’escalades de clochers, clochetons et contreforts. La beauté monstrueuse de Saint-Étienne existe dans l’addition suspendue des parties au tout, où chaque élément reste lisible, ne revendiquant jamais la fusion dans l’ensemble, comme si Depuis quelque temps, les éclairages bleus électri ques de la cat hédrale de Toulouse se sont éteints. Rien n’incite pas à les ralumer ..
Le silence de la nuit
Toulouse la sagesse ? Laissons les symboles sur la couleur, ce qui nous interroge, c’est de refuser à Saint-Étienne le droit au cycle de la nuit.
Première « nuit noire » Les premières années du Printemps de Septembre avaient pourtant montré le chemin en confiant la mise en lumière de la ville à des artistes ou à des techniciens positionnés comme artistes. Un art qui s’épanouit au début des années quatre-vingt : James Turell, Yann Kersalé, Michel Verjux… Ils furent suivis peu après par l’école lyonnaise, qui a toujours su faire la part des choses entre art et éclairage, notamment, Roger Narboni ou Laurent Fachard, qui éclairent aujourd’hui aux quatre coins du monde. L’un avait d’ailleurs signé le plan lumière de Toulouse, l’autre le Printemps de Septembre, mais on a oublié… ou bien perdu le plan. Et c’est là le coeur du problème : intervenir en tant qu’artiste sur le temps limité d’une manifestation n’est pas la même chose qu’intervenir en tant que technicien municipal sur l’éclairage permanent de la ville. La dernière édition du Printemps de Septembre a conduit du coup à un renversement étonnant où les artistes conviés n’avaient de cesse de mettre la ville au noir, d’éteindre le bavardage pour pouvoir exister. À la question de la temporalité de l’événement suit celle de la localisation des interventions. Ange Leccia sur la façade de l’Hôtel-Dieu, Franck Scurti avec ses enseignes lumineuses en 2004, Maurizio Nannucci l’an dernier…, la multiplicité fait oeuvre, alors que l’unicité, appliquée sur toute la ville, toute l’année, nous épuise et s’épuise dès la première minute.
Au-delà du développement durable, des économies d’énergie et de la question sécuritaire, comment redonner la chance à un peu de calme ? Saluons le choix d’éteindre, et peut-être allons plus loin en lançant la première « nuit noire », contrepoint des nuits blanches, où l’on éteindrait toutes les lumières de la ville. Des ténèbres surgirait alors la masse sombre des grands vaisseaux. À d’autres moments, lors de fêtes ou sans raison, profitant de tout l’appareillage technique mis en place, des artistes invités prendraient le risque de la lumière. En attendant éclairons nos rues et rendons aux monuments le silence de la nuit.


Article paru dans Revue Patrimoine Midi Pyrénées, n°18, mars 2010.