Beaucoup aura été écrit sur la catastrophe de Toulouse pour chercher à comprendre le pourquoi de l’explosion. Comment a-t-on laissé, voire encouragé, la fabrication et le stockage de produits aussi dangereux à 4 km du centre ville ? Pourquoi et comment l’urbanisation s’est elle développée aussi près de l’usine ? Au vu de tous les articles il semble que chacun a sa part de responsabilité entre le propriétaire de l’usine : TotalFinaElf , l’Etat qui a à sa charge la gestion des sols du site classé Seveso et la municipalité sur un périmètre plus large . Nous voudrions ici évoquer comment s’est opéré sur la longue durée l’urbanisation de la zone ? Comment l’usine s’est retrouvée dans la ville ?
L’explosion du site AZF à Toulouse, le 21 septembre à 10h17, a engendré deux phénomènes. Dans un premier temps le grondement sourd de l’onde sismique, évalué à 3.5 sur l’échelle de Richter, a fait trembler le sol si fort que le bruit fut entendu dans les forêts du Livradois et enregistré en Normandie et à Strasbourg. Dans un deuxième temps, fut entendu une déflagration avec une onde aérienne qui semble avoir été plus dévastatrice encore. Les témoins rapportent avoir vu arriver vers eux une plissure dans le ciel. Certains ont été projetés à plusieurs mètres en arrière et ont vu les fenêtres et les plafonds leur tomber dessus. D’autres ont vu des vitrines exploser dans le magasin où ils entraient, une lourde porte de sécurité d’un laboratoire se dégonder. A 30km, dans le lycée de Saverdun, des portes et des fenêtres ont brutalement claqué ….
En quelques secondes, sur toute la région, les gens descendaient dans les rues imaginant une catastrophe à proximité.
Avec la double déflagration, l’attentat de New York était dans toutes les têtes. Les questions tournaient autour de : « Pourquoi Toulouse » ? Quel symbole pouvait représenter la ville rose pour les terroristes ? On revoyait les images des avions pénétrant la chair de la ville, les tours effondrées. Mais très vite les radios annonçaient l’explosion de AZF et donnaient des messages d’alerte annonçant l’arrivée d’un nuage d’ammoniac. Depuis des années, on attendait une catastrophe, elle était arrivée . Sur le site chimique lui même et sur les bâtiments les plus proches, tout est dévasté. Plus loin, si les façades ne laissent imaginer que du bris de verre, un examen approfondi révèle que par l’effet conjugué de l’onde terrestre et de la compression - dépression de l’air, la structure des bâtiments a pu être touchée. Les toitures se sont soulevées retombant en décalage. Des plafonds se sont effondrés. Le souffle a emporté non seulement le vitrage mais bien souvent les menuiseries. Le mobilier a été projeté dans la pièce et contre les personnes.
Le bilan est lourd pour les hommes, 29 morts et 3500 blessés. Egalement pour les biens : le pôle chimique ravagé, 10 000 logements, 75 écoles, 11 collèges, 11 lycées endommagés. Ont été aussi touché la verrière du Palais des Sports (pourtant loin du sinistre), la toiture du tout nouveau Zénith et le Stadium rénové en 98 qui devra probablement rester fermé pendant au moins un an .
Les grandes catastrophes urbaines font partie des mythes de fondation ou plutôt de re - fondation des cités. L’incendie de Rome sous Néron, celui de Londres, de Moscou, les bombardements de la dernière guerre sur les villes françaises ou allemandes, ou, plus récemment, les tremblements de terre de Kobe et de Ahmedabad, sont autant de catastrophes qui offrent la table rase tant fantasmée par le Mouvement Moderne. Aux Etats-Unis, et particulièrement dans le parc d’attraction de Coney Island à Manhattan, on jouait, au début du siècle, des incendies, des tremblements de terre, et des télescopages ferroviaires que l’on retrouve aujourd’hui dans les films catastrophes qui déclinent méticuleusement les façons de détruire une cité. Tout concourt à ce que la conscience citadine soit habitée par l’idée de catastrophe qui serait même un des moteurs de la cohésion urbaine des habitants.
A Toulouse, l’explosion a eu d’autant plus d’impact que la ville n’a pas une culture récente de la catastrophe urbaine très développée . La ville est hors des grands chemins guerriers, et fut, au vingtième siècle, relativement épargnée par son éloignement du front. On trouve pourtant sous l’Ancien Régime des catastrophes qui ont laissé des traces dans les mémoires comme la grande inondation du V° siècle qui détruisit l’ensemble de la ville romaine, l’incendie de 1463 qui dura douze jours et ravagea la ville aux deux tiers réduisant en cendres plus de 1000 maisons . L’inondation de 1875 qui détruisit plus de 100 maisons sur le bourg de Saint Cyprien .
Il est des accidents qu’une ville attend. Toulouse, cité de l’aéronautique, qui a vu dans son ciel les essais de nombreux prototypes d’avions dont la Caravelle (1955) ou le Concorde (1969), a souvent fantasmé l’idée d’un accident. Mais la fierté que la ville porte à son industrie phare conférait une forme d’acceptation à la chose. Mais, que l’enfant sale du sud de la cité, qui depuis des décennies envoyait sur la ville par vent de sud des odeurs d’ammoniaque, puisse ainsi se manifester a été d’autant plus insupportable. Au fil des ans, nombreuses étaient les voix qui avaient dénoncé sa dangerosité explosive et ses rejets polluants.
Pourtant, pendant longtemps le complexe chimique fut le second employeur de la cité, alimentant de façon prépondérante la France en engrais (32% des engrais azotés français), ammoniaque, acide nitrique, acide sulfurique, et aussi phosgène, formol, hydrazine utilisés pour diverses fabrications de matières plastiques, produits pharmaceutiques, peintures, etc.. Ce pôle chimique avec AZF (ancien ONIA ), la SNPE et Tolochimie, mal aimé, extrêmement polluant, était donc « nécessaire » à l’échelle nationale et grand pourvoyeur d’emploi à l’échelle locale. Quelques milliers de toulousains ont travaillé sur ce site au cours du siècle dernier.

Une usine dans les parcs rattrapée par la ville.
En 1927, au moment de l’implantation de l’usine de l’ONIA sur une partie des terrains de l’ancienne Poudrerie, la ville met au point depuis 1923 son premier plan d’aménagement qui intègre la totalité du territoire communal, conformément aux directives de la loi Cornudet de 1919 qui impose pour toutes les villes de plus de 10 000 habitants un Plan d’Aménagement d’Embellissement et d’Extension. La municipalité de Etienne Billières a appelé pour ce faire un enfant du pays, Léon Jaussely, Grand Prix de Rome et père de l’urbanisme français .
Le plan table, pour les décennies à venir, sur une population de 400 000 habitants (chiffre atteint aujourd’hui) et offre la possibilité de construire jusqu’aux limites de la commune, sur un maillage de voies et de parcs. Suivant un zoning strict le plan prévoit pour la Zone Industrielle qui deviendra le pôle chimique « une extension très limitée » de la production du fait de la situation sous les vents de Sud et d’Autan qui entraînaient les fumées vers le centre et les nouveaux quartiers d’habitations . Le site est isolé par une zone non aedificandi de 130 à 150 m et par un ensemble de parcs de protection dont le Parc de la Poudrerie et le Parc des Expositions au nord, le Parc de Pech David au delà de la Garonne à l’est , le parc de Braqueville à l’ouest et enfin le Parc de Récébédou et un Grand Parc au Sud. L’ensemble de la Zone est notamment desservi par une voie dite « circulaire de ceinture» de 50 mètres de large, bordée de jardins. Jaussely prévoyait donc, dès les années vingt, que l’usine serait un jour contre par la ville.
Ce plan ne sera jamais réellement opposable au tiers mais restera le document de référence jusqu’en 1942, date où l’architecte Charles Nicod, lui aussi Grand Prix de Rome, fut appelé. Jusqu’à la fin des années cinquante, le plan est lentement mis au point. Les objectifs principaux consistent en la mise en valeur du patrimoine du centre ancien et la définition d’un périmètre d’agglomération, contenu par des voies de grande circulation, qui deviendront les rocades. Elles sont censées contenir l’étalement urbain et permettre de rattraper le retard dans l’établissement des réseaux d’assainissement à l’échelle de la ville.
Pour la zone du pôle chimique, le plan Nicod, dans sa version de 1948, reprend les grandes lignes du plan Jaussely. Il propose le maintien des parcs d’isolement excepté à l’ouest de la zone où un terrain est récupéré pour la construction de logement (autour du camp de Bordelongue ) puis pour les ouvriers de l’ONIA un certain nombre de logements le long de la route de Seysse . On observe ensuite, dans les différentes mises au point, comment le tracé de la rocade ouest va ouvrir de nouveaux terrains à la construction. Les parcs d’isolement vont être utilisés comme réserve foncière pour les programmes de logement sociaux dont la ville a besoin. La ville va s’étendre jusqu’à cette voie dont le premier tronçon réalisé en 1956, au droit du pôle chimique, nouvelle limite sud du périmètre d’agglomération. On voit sur les plans et photos aériennes comment se remplit la zone : à la place du Parc de la Poudrerie de la Cité Daste (1948-54), la Cité d’Empalot de (1960-62), sur l’ile du Ramier la cité Universitaire. A l’Est, en 1948, l’ONIA fonda, pour loger son personnel, la société HLM de Papus. La ville vient contre l’usine.
La situation des 550 hectares de la zone semble donc de moins en moins poser problème : « Enveloppée à l’est par la verdure des ramiers, dominée par les falaises de Pech Davy sur lesquelles se détachent les hautes cheminées, cette zone ne dépare pas le paysage du sud de Toulouse, malgré les fumées colorées des fours chimiques » .
Le Plan d’Urbanisme Directeur de 1962 , mis au point par l’Atelier Municipal d’Urbanisme nouvellement créé, ouvrait de nouvelles zones d’extension. La plus importante était la ZUP Mirail sur 680 hectares située à moins de 2000 mètres de l’usine. Le plan réalisé par l’équipe Candilis – Josic – Woods, suite au concours de 1961 , s’appuie sur la première terrasse de la Garonne et comprend 20 000 logements, des écoles, des lycées, une université et une école d’architecture. La totalité de ces bâtiments a beaucoup souffert de l’explosion.
Le Plan d’Occupation des Sols de 1978, ainsi que ses nombreux remaniements successifs, ont permis d’accompagner la densification du secteur avec des zones industrielles et commerciales, de nouveaux logements autour des quartiers de La Farouette, de la Fourguette et de la Pointe ainsi que tous les équipements (écoles, lycées, le LEP Françoise et Galiéni) que ces quartiers étaient en droit d’attendre.
Le périmètre SEVESO de 1989 , le Schéma Directeur d’Agglomération de 1998, le PPR (Plan de Prévention des Risques) n’ont pu que reconnaître cet état de fait. Une fois la ville autour de l’usine, il semblait impossible de revenir en arrière. En moins d’un siècle toute la ceinture d’isolement prévue au plan Jaussely avait été consommée. La ville avait rattrapé l’usine, qui dans le même temps, suite à plusieurs autorisations, avait gagné en puissance sans pour autant, au vu de la catastrophe, se doter de moyens de protection suffisants. Les liens sociaux, économiques et spatiaux tissés au cours du temps entre l’usine et la ville sont si forts qu’il paraît difficile d’en démêler l’écheveau. Cette histoire urbaine toulousaine peut être constatée en de nombreux endroits ; 1250 périmètres Seveso en France, combien en Europe ? La catastrophe de Tchernobyl donne l’échelle spatiale du phénomène.
Quel devenir pour cette zone ? Faut-il maintenir un pôle chimique maintenant que la ville jouxte le site ? Que faire d’un site pollué sur plusieurs mètres de profondeur et dont la majeure partie de la surface est en zone inondable ? Son déplacement ne fera-t-il pas que reporter le problème ailleurs ? Quelle campagne va-t-on sacrifier ? Quelle commune acceptera d’accueillir ces usines ? Que dire des 1250 sites classés Seveso répertoriés en France ? Dans quelle mesure le Grand Projet de Ville qui allait être signé n’est il pas remis en cause par ce drame ? Doit on détruire le Mirail ? Du fait de l’étalement urbain de zones pavillonnaires en centres commerciaux, nos villes sont devenues si étendues qu’il nous faut penser à l’échelle du territoire de l’aire urbaine. La loi SRU va dans ce sens mais n’aura aucun effet sans une prise de conscience politique.
Peut-être pourrait on imaginer un plan qui prenne en compte l’histoire de la ville, qui accepte les rêves et les errements de nos pères, comme le processus d’une lente stratification qui fait la richesse et le caractère d’une cité.
Faisons une hypothèse dont les maîtres mots seraient : contextualité, intertextualité. Peut-être pourrait-on retourner le problème en intégrant l’explosion comme un phénomène inéluctable ? La nature est notre guide. Imaginons de grandes et épaisses levées de terre largement plantées sur tout le périmètre de ces usines. Au centre, dans un creux, semi enterré, l’unité de production dans ses parties les plus dangereuses. En cas d’explosion le souffle serait canalisé par les levées de terre à la verticale épargnant la ville sur le pourtour. Transformons ces usines en volcans et laissons les s’éteindre doucement.


Article paru dans «Parpaing», 2001


Gilbert Laval, « Toulouse, Total montré du doigt », Libération du 26 septembre 2001.
Benoît Hopquin, « La croissance urbaine de Toulouse a négligé la protection industrielle », Le Monde, 3 octobre 2001 et « L’imposture du périmètre Seveso », Tout Toulouse, 3 octobre 01.
Pour le compte rendu de cette journée voir Jean Paul Besset, « L’explosion d’une usine chimique à Toulouse a fait au moins vingt-cinq morts », Le Monde, Dimanche 23 septembre 2001.
Voir aussi : « 21 septembre 2001, Toulouse » Numéro Hors Série de Milan Presse.
Le Moniteur, « Faut-il bannir les usines à risque en zone urbaine », 28 septembre 2001.
Rem Koolhaas, Délirious New York, Ed. Oxford University Press, 1978.,
Les quatre bombardements de 1944 qui ont touché des quartiers périphériques de Croix de Pierre, Montaudran, Empalot, et Saint Martin du Touch dont 206 logements furent totalement détruits et plus de mille touchés. Plan Nicod, Notice de présentation, 5S576, AMT
R. Papillault, Les hôtels particuliers de Toulouse au XVIe siècle, AAHG, 1996.
Jean Rocacher, Le Faubourg Saint Cyprien, Privat, 1987.
ONIA, Office National Industriel de l’Azote.
La SNPE, Société Nationale des Poudres et Explosifs, spécialiste dans la chimie du phosgène fabrique les carburants des fusées Ariane.
Léon Jaussely est l’auteur du plan d’extension de Barcelone de 1903 à 1907 et du plan d’aménagement du Grand Paris de 1919. R. Papillault, "L'urbanisme comme science ou le dernier rêve de Léon Jaussely" in Toulouse. 1920-1940. La ville et ses architectes, CAUE, École d'Architecture de Toulouse, Ed. Ombres Blanches.
Jean Pierre Gaudin, « Le zoning ou la nuit transfigurée » in L’usine et la ville, catalogue d’exposition de l’Institut Français d’Architecture, 1986.
Formulation qui préfigure la tentative de procédure de Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur de Toulouse de 1971, puis celle de 1985-2001 qui reste ouverte.
Créé en 1939 pour abriter des travailleurs coloniaux, utilisé comme camp d’internement par l’occupant On y construit après guerre un équipement commercial, un dispensaire, un cinéma, une poste, les groupes d’habitation de la Tuilerie et de Tabar.
Jean Coppolani, Toulouse au XXe siècle, Privat Ed.,1963.
PUD approuvé par décret le 31 juillet 1962.
R. Papillault, "Toulouse le Mirail, Récit d'une transgression", Plan Construction et Architecture, Qualité du Logement, réglementations et politiques publiques, avec le laboratoire Ville et Patrimoine, EA Toulouse. 1993. R. Papillault "Toulouse le Mirail, 1962-1972, les temps de l'urbanisme", Enquête d'histoire orale, Plan Urbain. METT, Direction de B. Lepetit. 1992.