Il est des villes que l’on découvre naturellement de haut : la ville grecque de ses théâtres, Rome depuis le Pincio, Florence de San Miniato, Paris de Montmartre, Rio du pain de sucre, et tant d’autres. Il est des villes couchées qu’un grand vide à l’avant nous fait comprendre de loin : Venise de la lagune, Budapest du Danube, Bordeaux depuis les quais, et tant d’autres. Il est des villes qui se sont inventés des grandes hauteurs pour dépasser le site : l’Empire State, la Tour Eiffel, Shanghai de la tour de la Télévision, et tant d’autres.

Et Toulouse ?? D’où regarder Toulouse pour la comprendre, la faire sienne. Cette ville a le tort de ne pouvoir jamais être regardée ni à distance, ni de haut, coincée entre des collines trop basses, avec un fleuve trop étroit, on bute contre ses murs, toujours trop près, sans jamais d’échappées. La façon de boucher les perspectives et d’encombrer les vides chèrement acquis renforce le phénomène. Cette proximité de la matière qui lui donne cette capacité sympathique à la rencontre conduit parfois à une forme d’étouffement, un sentiment d’emprisonnement, une difficulté à s’en dessiner les contours.
Il aura fallu dans l’histoire déployer des trésors d’imagination pour se figurer précisément sa forme, inventer des points hauts pour regarder sa ville. Mais maintenant où sont ces points ? Oubliés ? En désuétude ? Cette question revêt-elle une quelconque importance ? Pourquoi de nos jours cette absence de documents de représentation de qualité : plans, vues, ou autres ? Notre ville explose dans ses limites topographiques, voies rapides, rocades pour devenir une ville territoire, complexe, multiforme, polycentrique en réseaux, qui anéantit toute idée de forme. Nous voudrions évoquer ici cette demande perdue ou inavouée du citadin de contenir visuellement sa ville, d’en éprouver physiquement les limites. En partant des images ou « pourtraicts » de la bonne ville de Toulouse de l’ancien régime, nous voudrions analyser comment la ville se révèle à elle même dans l’histoire, à travers la vision d’un point haut, d’où l’on peut l’embrasser du regard dans son intégralité……

Ces images révèlent le manque d’espace public, de lieux de partage où, citoyens, familles, amoureux et solitaires peuvent venir librement admirer la ville à leurs pieds. Non, le seul véritable point de salut pour le toulousain claustrophobe n’est pas un balcon, ni un belvédère mais un tremplin : celui du Pont Neuf. Depuis le feu d’Esquirol, on s’élance rue de Metz et là, par un enchaînement de sémaphore heureux, on arrive jusqu’à la pente raide du pont où l’on peut mettre les gaz pour une seconde de liberté et grimper jusqu’à la rupture de pente pour un saut territorial qui nous sort de la ville. Du haut du Pont-Neuf, on touche les Pyrénées.


paru dans Toulouse, pages d'histoire, « Les Toulousains de Toulouse » ont 100 ans sous la direction de Monique Rey-Delqué, 2006