Quarante après sa création le quartier du Mirail est à un tournant de son existence dans la remise en question des idées qui avaient présidées à son élaboration. Que ce soit pour les quartiers d’habitation de Bellefontaine et de Reynerie l’ensemble des acteurs du Grand Projet de Ville ont engagés une réflexion sur l’après urbanisme de dalle. Dans le cadre de son schéma directeur l’Université de Toulouse il a été retenu la démolition et le remplacement progressif des bâtiments d’origine.

A l’Ecole d’Architecture on imagine carrément de quitter le quartier.
C’est sur ce dernier point que nous voudrions réfléchir ici tout en étant convaincu que nous aurions tout intérêt à ce que les choses soient pensées dans un ensemble, pour le quartier et ses équipements, dans son lien avec le reste de la ville. Quelles sont les raisons objectives pour partir ? Le quartier du Mirail est-il un frein pour le développement de l’Ecole ? Son architecture condamne-telle certaines pratiques pédagogiques ? d’enseignement ? de recherche ?

La position dans la ville
Cette question nous apparaît comme essentielle pour plusieurs raisons qui touchent à la dimension pédagogique de la situation, sa représentativité, la proximité des transports, des réseaux, les échanges possibles avec les autres écoles et universités, les éventuelles possibilités de logements étudiant, la surface de terrain disponible… On peut rêver d’un retour dans le site historique de l’Ecole des Beaux-Arts et regretter 30 ans après, d’avoir quitter le lieu, mais nos collègues plasticiens et designers ne pourraient ni nous accueillir, pour des raisons de surfaces disponibles, et encore moins nous laisser la place. D’autres sites centraux et à représentativité forte doivent bientôt muter, comme l’Hôpital de la Grave ou l’ancienne Ecole de Médecine au Grand Rond qui permettraient un retour vers « l’Eternel Présent » du centre ancien. On voit ainsi en France beaucoup d’écoles quitter les banlieues pour revenir au centre comme à Nantes ou à Paris… A Toulouse après quelques tentatives infructueuses l’Ecole d’Architecture s’était faite à l’idée d’un départ vers les anciennes casernes Niel, mais la représentativité symbolique douteuse, son éloignement du centre, et le positionnement en fond de composition, derrière le quartier général, font que cette situation est loin d’être évidente.
Ne nous faut-il pas plutôt imaginer une localisation sur des sites à enjeux pour les décennies à venir dans la ville contemporaine, comme les zones franchisées, les tissus diffus, les bords de rocade ou les lieux du renouvellement urbain… Une école d’architecture prise entre un «Mondial Moquette», un hypermarché, une résidence sécurisée, un pavillonnaire et un «Kiloutou», amènerait les étudiants à expérimenter in-situ sur des territoires difficiles, le « rayon frais » de la ville étalée. Une autre possibilité est de profiter des réflexions du GPV du Mirail pour renforcer la présence sur le quartier de l’Ecole. Au début des années 70 fut pris la décision de se déplacer de la douce langueur du couvert de platane des bords de Garonne vers la spatialité ouverte du nouveau quartier, à la marge de l’université, avec pour mission de fédérer une centralité en accompagnement des commerces de proximité du coeur du troisième secteur de la composition de Candilis. Mais l’inachèvement de la dalle-centre n’a jamais permis à l’Ecole de trouver un lien avec la Reynerie et Bellefontaine. Au contraire une stratégie d’enfermement, de mise à l’écart, de repliement sur soi, renforcée par les nouvelles extensions et la sécurisation des locaux ont fait que l’Ecole est dans le quartier sans y être, ne générant que de très faibles échanges.
La fermeture du raccourci du parc de l’Université fait que enseignants, étudiants et à fortiori les invités de l’Ecole se perdent dans la vacuité des trop larges espaces publics du quartier. Il est des traversées de no-man land qui dans les brumes obscures de l’hiver rendent ces parcours angoissant proscrivant toutes pédagogies intensives. Il est ainsi devenu une habitude que de prendre rendez-vous avec son professeur comme avec son dentiste pour limiter les temps de présence, pour vite fuir vers les lumières de la ville constituée, ses théâtres, bars et cinémas. Dans ce contexte deux stratégies nous semblent possible : soit opérer un déplacement vers le coeur des secteurs de Reynerie ou Bellefontaine per mettant de participer activement au renouvellement urbain à l’oeuvre sur les prochaines années, soit, hypothèse peut être plus réaliste, renforcer la présence fédératrice de l’Ecole sur le site actuel en offrant en cadeau au quartier un espace public fort, clair et lisible, nouvelle entrée tant pour l’Université que pour elle même et surtout véritable lieu constitué pour ce quartier qui pour l’instant se cherche.
On peut par exemple imaginer par dessus le parking actuel une dalle, vaste podium ouvert sur les frondaisons du parc et sur les immeubles de grandes hauteurs existants ou à venir. Peut-être aussi en complément de cela et profitant de l’économie réalisée dans le maintien sur site, peut on imaginer une structure d’ateliers hors les murs en partage pédagogique, spatiale et temporelle avec les autres unités d’enseignement de la ville : Université des Sciences Sociales, Ecole des Beaux Arts, Fac de Droit, Rangueil, Lycée Agricole etc…

La qualité et les défauts de son architecture
L’autre argument qui militerait pour l’abandon de l’Ecole est l’impact de son architecture sur son fonctionnement. L’idée majeure de Candilis Josic et Woods pour cet équipement tenait dans son statut de structure ouverte, toujours à l’oeuvre, toujours inachevée où étudiants et enseignants remettraient conjointement en question le cloisonnement sur la base d’une trame porteuse efficace aussi par sa brutalité, expérimentant ainsi les bienfaits pédagogiques de l’insécurité structuraliste. Les anciens se rappellent, émus, de la manipulation des éléments de cloisonnement standardisés et des grandes transparences au travers des ateliers. Les vides intangibles se limitaient aux patios, en biais sur la trame, que l’on imaginait verdoyants et au forum en creux pour les débats au coeur du système complétés par les « éléments déterminés » des espaces d’administration et de points d’eau. Mais ce qui avait été prévu pour 200 ou 300 étudiants ne fonctionnait plus pour le triple et l’on a vu s’opérer une lente durcification des espaces qui grincent dans les biais de la trame.
Quelques années plus tard devant le nombre d’étudiants un projet d’extension prévoyait d’encercler la vieille Ecole pour changer son image et offrir de nouveaux locaux sous la forme de grandes salles d’enseignement. Mais des trois tranches, seule une fut réalisée et l’explosion d’AZF a fini de souffler les prétentions de l’Ecole. Le seul « acquis » fut de dégager un budget permettant l’installation des laboratoires de recherche dans un immeuble de bureaux à quelques jets de pierre de là, en attendant… et aujourd’hui nous attendons toujours. Du fait de cette séparation spatiale et fonctionnelle, en trois ans le fossé entre les chercheurs et les architectes s’est creusé jusqu’à une forme de caricature paranoïaque partagée qui est ressortie dans la préparation de la réforme LMD. Le projet de nouvelle école sur la Caserne Niel prévoit 10 000 m2 là où nous n’avons que 5000. Ce doublement de la surface rend explicite les manques : pas d’amphithéâtre (le vieux forum est fermé car non conforme à la sécurité), pas de possibilité d’ateliers réservés, pas de lieu pour la recherche, pas d’atelier maquette, pas de salle de lecture digne, et surtout pas de grand vide structurant lieu d’échange, d’affichage et de mise en valeur auprès du public du travail fait dans l’Ecole. Et pourtant malgré tout ces manques certains restent attachés aux bâtiments et préfèrent encore la poésie surannée des utopies à la dure réalité d’un arrière d’ancienne caserne.
Parions que malgré tout nous saurons penser un projet qui s’inscrive dans l’échelle territoriale du quartier et qui saura intégrer, voire renforcer, les potentiels de l’architecture d’origine.


Article paru dans «Plan libre », revue de l’Ordre des Architectes Midi Pyrénées, 2004
Photos : Christian Cros