Lorsque nous avons élaboré la problématique de ce colloque sur le Team X nous étions partis des bâtiments de logement réalisés par le groupe. Le groupe s’était réuni lors de l’élaboration du 10ème Congrès des CIAM de Dubrovnik de 1956, autour de la « Charte de l’habitat » et de l’idée d’une contextualisation de l’architecture et de l’urbanisme pour le plus grand nombre avec des notions d’identité, de mobilité, de changement, en s’appuyant sur des dispositifs comme le Cluster, le Stem, le Web.
Ce structuralisme permettait de concevoir de nouveaux rapports entre la cellule, l’immeuble, la ville, le territoire par des effets d’emboîtement, de « réseau multipolaire » où la formule albertienne « ce qui est écrit en petit dans la maison est lisible en grand à l’échelle de la cité » se retrouvait mais de façon beaucoup plus complexe dans l’intégration de temporalités et de rapports d’échelle en permanence mouvants.
Une autre idée essentielle du groupe était la volonté d’une mise en place d’une « participation » du ou des habitants à la conception, à la réalisation puis à la transformation de l’architecture. Pour eux l’efficacité de l’architecture et de l’urbanisme tiendrait même dans sa capacité à l’adaptation. Candilis commence et termine ainsi ses mémoires intitulés Bâtir la vie en 1975, sur une question existentielle du rôle de l’architecte, en mettant en parallèle une maison construite par un paysan de l’île d’Égine et la constitution d’un bidonville à Lima où finalement tout se faisait sans plan mais dans l’application de modèles culturels et sociaux que ces paysans
immigrants transportaient avec eux. L’apport de l’architecte n’y était que marginal : le tracé d’une voie, l’attente de réseau.
Une autre hypothèse de départ pour ce colloque était que la plupart des opérations construites du Team X fonctionnent comme les bribes d’une pensée sur un territoire plus large. De la même façon que l’unité d’habitation de Marseille est une partie d’un projet sur la ville et le territoire, tous leurs projets ou réalisations se fondent sur une pensée territoriale large. Le bâtiment ne fonctionnerait conceptuellement qu’en rapport à l’idée de transformation radicale de l’espace urbain. Toulouse-Le Mirail a ceci de différent qu’il est une des rares opérations d’échelle territoriale en partie réalisée, qui permit aux membres du Team X, lors de leur rencontre de 1971, de vérifier la mise en pratique de certaines de leurs théories.
Comment les idées du groupe trouvent-elles place dans Le Mirail de Candilis, Josic et Woods, ou plutôt, pour revenir à la problématique de ce colloque, à quel point ce qui a été réalisé au Mirail est sous-tendu par les théories du Team X ?


Il s’agit donc en partant du réel de remonter vers les notions théoriques en mesurant tant l’efficience de ces dernières dans la réalisation face au contexte local, que dans une efficience face au temps.
Pour resserrer le sujet nous limiterons cette communication à la question de la cellule.
L’inventivité des plans d’appartements conçus par Candilis, Josic et Woods sur le Mirail fut et reste impressionnante : qualité de construction, grande surface, séjour traversant, double loggia, pièce en plus, séparation « jour/nuit », semi-duplex, regroupement des gaines au centre, adaptabilité relative, insonorisation. Toutes ces caractéristiques font de cette cellule une des plus inventives dans la production du logement social des années soixante et reste aujourd’hui une référence rarement égalée. Lorsque l’on questionne aujourd’hui les habitants, la qualité de l’appartement est citée, avec les espaces verts, comme un des points les plus positifs de l’ensemble du quartier.

La cellule des grandes collectifs du Mirail
Lors d’une recherche pour le Plan Construction, réalisé avec le laboratoire PVP, sur l’influence de la réglementation et des politiques publiques sur la qualité du logement, nous avions établi une généalogie de la cellule du Mirail, partant de l’Unité d’Habitation de Marseille à laquelle Candilis avait participé, conception et chantier, au travail mené avec Bodiansky au Maroc et en Algérie pour le compte de l’ATBAT Afrique, aux réfl exions menées dans le cadre des CIAM puis du Team X sur la Charte de l’Habitat, à l’opération million remporté par l’équipe et enfin aux différentes opérations menées en France à la fi n des années cinquante. L’acquis avait aussi été théorisé par les architectes dans de nombreux articles publiés dans, entre autres, Le Carré Bleu, Architecture, Formes et Fonctions, l’Architecture d’Aujourd’hui, Technique et Architecture, les Cahiers du CSTB.
Dans le cadre d’une analyse architecturale et urbaine du Mirail, il faut, pour rendre compte de la complexité du système, analysé les grands immeubles, mais aussi le rapport aux petits collectifs et aux maisons individuelles que l’on a tendance à oublier alors que l’ensemble forme la « coupe en pyramide » qui conditionne un des principes essentiels de la croissance urbaine défendu par les membres du Team X. Mais si les premiers logements construits au Mirail sont les petits collectifs STEMCO conçus et réalisés de 1962 à 1967, c’est la cellule des grands collectifs, la plus savante, que nous voudrions donc analyser ici.

La cellule, le plan : structure, partition et distribution
Un des éléments atypiques des appartements du quartier pilote de Bellefontaine par rapport à la production du logement social de cette période a trait à son organisation spatiale traversante, dit transparente par Candilis, dont le caractère est renforcé par la structure porteuse, perpendiculaire aux façades.
Cette structure s’organise selon une trame répétitive ABCBA entre deux cages d’escalier ; trames ayant pour entraxes, les dimensions suivantes : A= 3,20 m ; B= 3,80 m ; C= 2,60 m.
L’immeuble avec ses murs de refend devient « épais », et permet, selon les architectes, d’offrir un maximum de surface au logement avec économie, en réduisant au minimum le linéaire de façade. Ainsi les premières séries d’appartements – types de l’opération de Bellefontaine, celles de 1963, sont projetées pour des immeubles de 14 mètres d’épaisseur.
Si ce travail sur la structure porteuse de l’immeuble du Mirail de Georges Candilis, Alexis Josic et Shadrach Woods s’inscrit dans un processus en cours d’évolution de l’organisation du logement collectif, il n’en demeure pas moins particulier, dans la mesure où il n’établit pas strictement le principe d’une bipartition fonctionnaliste « jour/nuit » de l’appartement, avec chambres et pièces d’eau regroupées et nettement séparées de la pièce de séjour et de la cuisine. Au contraire, la structure à trois trames perpendiculaires aux façades pour un appartement de trois ou quatre pièces principales ainsi que la différence de niveaux, engendrent une partition plus complexe de l’espace domestique.
Cette tripartition de la cellule de l’opération expérimentale de la ZUP du Mirail s’inscrit dans une longue réflexion qu’ont menée Georges Candilis et Shadrach Woods sur la question de l’habitat.
Dans un article intitulé « Habitat pour le plus grand nombre », publié dans la revue Technique et Architecture1, Georges Candilis, propose, pour composer un habitat en rez-de-chaussée en bande, dite la « série Trèfle », de diviser les logements en trois travées. L’une, centrale de 3 mètres de large, comprend le séjour et la chambre des parents. Ces pièces partagent le même espace ouvert et traversant. Les deux autres travées latérales de 2,25 mètres de large, contiennent deux chambres d’enfants, la cuisine, la pièce d’eau et une troisième chambre. Les murs porteurs sont donc perpendiculaires aux façades remplies par des pans de bois. Tous les logements sont traversants et à double orientation.
La travée centrale associée à une travée latérale, définit un appartement de 3 pièces principales. Ce F3 constitue pour Georges Candilis un dispositif de base à partir duquel peuvent être élaborés différents types d’appartements par diverses combinaisons d’adjonction d’une partie ou de la totalité de la troisième travée. Sont ainsi obtenus un F5 et un F4 avec sa variante.
Partant de cet « habitat pour le plus grand nombre », il semble que Georges Candilis et Shadrach Woods cherchent à reproduire ce type d’organisation de cellule aussi bien pour le logement individuel groupé que pour le logement collectif.
Au Mirail, la bande centrale, rendue traversant par une cloison mobile, contenant séjour, loggias et chambre des parents, devient un espace où les activités familiales et individuelles se superposent.
Dans les « bandes latérales » sont regroupées les chambres d’enfants et les pièces de services. Dans la trame la plus étroite, nous retrouvons deux chambres et des rangements en partie centrale, dans celle contiguë à la cage d’escalier, disposées de part et d’autre de celle-ci, la cuisine et les pièces d’eau et enfin une chambre.
En octobre 1964, pour recueillir les avis des Toulousains, fut présenté un appartement témoin lors du Salon des Arts Ménagers au Parc des Expositions. Un représentant du Service d’urbanisme était présent pour enregistrer les remarques des visiteurs. Les points positifs portaient sur :
- la loggia, attenante au séjour ;
- le coin salon agréable à utiliser comme tel ;
- l’espace polyvalent, dit pièce en plus, accepté comme agrandissement du séjour, la différence de niveau créant un aspect décoratif et original ;
- la circulation en boucle dans l’appartement jugée très agréable ;
- la superfi cie totale bien employée donnant une impression de grandes pièces ;
- l’impression de lumière et d’espace ;
- la vue dégagée sur les arbres, la nature. Les remarques négatives étaient tout aussi précises :
- l’entrée donnant directement sur le séjour présente des inconvénients;
- la circulation entre la cuisine et le séjour jugée incommode ;
- la cuisine dite insuffisante pour une famille de 5 personnes devant y prendre au moins le petit déjeuner ;
- la loggia, attenante à la chambre, parfois jugée inutile, place perdue qui aurait pu profitée à la chambre ;
- il a été suggéré de vitrer les loggias pour pouvoir les utiliser toute l’année ;
- les éléments coulissants présentent un manque d’intimité, notamment sonore, particulièrement pour la chambre qui donne sur le séjour ;
- les baies vitrées parfois jugées trop importantes (déperdition de chaleur) ;
- l’espace polyvalent dit trop petit et impraticable, car surtout lieu de passage ;
- la salle de bain manquant d’aération ;
- enfin l’appartement dit difficile à meubler.
Ces remarques nous paraissent assez importantes en ce qu’elles annoncent les détournements et appropriations que l’ont peut observer aujourd’hui sur le Mirail. Malgré leurs diffusions, les architectes n’en tiendront pas compte et c’est finalement plus sur des critères économiques qu’ils reprendront leur plan.
En effet pour pouvoir rentrer dans les prix HLM, les grands collectifs devront traverser 3 appels d’offre entre 1963 et 1965. Les architectes se verront ainsi obliger de réduire les surfaces en jouant sur l’épaisseur de l’immeuble, sur l’entraxe des refends et les choix de matériaux. Cet appauvrissement, qui va toucher tant l’échelle architecturale qu’urbaine, Candilis a d’autant plus de mal à l’accepter qu’il avait été éduqué à l’agence de la rue de Sèvres dans la stratégie de la transgression à la règle et à la commande de la maîtrise d’ouvrage. Toute la réalisation de l’unité d’habitation de Marseille ne fut possible qu’au prix de transgressions et d’autorisations spéciales. Mais ce qui fut possible à l’échelle d’un immeuble ne pouvait apparemment pas l’être à l’échelle d’un quartier.

La définition des conditions de modernité du logement
Le contextualisme défini par les membres du Team X joue de la rencontre entre le standard et la situation. Si les fondateurs du Mouvement Moderne dans la première moitié du siècle avaient centré la question du logement sur la définition de standards internationaux, ils s’étaient tous retrouvés après-guerre autour de l’idée du « nouveau régionalisme » théorisé par Giedion dans une réédition du Space, Time, Architecture sur la base principalement du travail de Jacqueline Tyrwhitt et de Le Corbusier en Inde et de Wiener et Sert en Amérique du Sud.
Comment tenir compte, voire même intégrer, les exigences climatiques, géographiques et sociales dans la définition des conditions de la modernité ? L’apport de l’anthropologie structuraliste de Claude Levy Strauss ou celle de Paul-Émile Victor nous paraît fondamental pour comprendre le glissement vers la reconnaissance de l’identité locale qui s’opère dans ces années-là chez les architectes.
Le travail de Vladimir Bodiansky, George Candilis et l’ATBAT s’inscrit dans la compréhension de ce phénomène au travers de l’exemple du Maroc qui sera présenté au CIAM 9 d’Aix-en-Provence en juillet 1953 et publié en décembre par L’Architecture d’Aujourd’hui comme appel à contribution pour illustrer la question de « L’habitat pour le plus grand nombre ». Nous n’avons pas le temps de reprendre ici toutes les hésitations entre Le Corbusier, Sert, Giedion, Ecochard, Bodiansky, Candilis pour la rédaction de la Charte de l’Habitat mais dans la version proposée par Bodiansky et Candilis il nous semble que l’on trouve bien des éléments qui fonderont par la suite le discours du Team X sur la question du logement en termes d’identité, de mobilité, d’adaptabilité à la vie changeante de la famille, de durée de validité, et d’économie générale.
De la rencontre entre les critères des standards de la modernité et les particularismes locaux devait surgir la nouvelle architecture. Candilis, Josic et Woods, pendant deux décennies, vont mettre en avant cette question en s’appuyant pour le logement sur les notions suivantes :
- le logement transparent (traversant) ;
- s’isoler, se réunir ;
- le semi-duplex ;
- la double circulation dans le logis ;
- l’extension extérieure ;
- l’évolutivité de la cellule.

Le logement traversant et la position de l'escalier
La double orientation du logement est un des thèmes récurrent de l’équipe que l’on peut voir progresser de la cité radieuse de Le Corbusier aux grands collectifs de Bellefontaine.
Intimement lié à la structure tripartite on en suit l’évolution sur les mêmes opérations.
La position de l’escalier de l’immeuble conditionne pour Candilis la faisabilité économique du logement à double orientation ou traversant, dit à l’époque logement transparent.
Dans un article de 19582, il montre dans un rapide historique comment les recherches d’économie sur le logement ont obligés les architectes à passer de la cage d’escalier en façade desservant deux logements par palier à la cage d’escalier central desservant 4 logements mono-orienté. Cette hypothèse de Candilis est confirmée par l’analyse de la production courante de l’époque.
Parallèlement la coursive ou la rue intérieure tous les deux ou trois niveaux desservant des duplex est une solution économique qui permet, sur l’exemple de la cité radieuse, des logements traversants.
Toujours dans cet article de 1958, il propose une autre solution : un système de distribution mixte avec coursives desservies par ascenseur qui elle-même raccorde les escaliers. Aux niveaux des coursives, on trouve des logements de petites tailles mono-orientés. Aux niveaux desservis par les escaliers, des logements traversants.
Ainsi en combinant ascenseurs, coursives ou rues intérieures et escaliers, Candilis passe de l’échelle de l’immeuble à celle du quartier.
Cette solution sera adoptée quelques années après pour l’opération Bellefontaine. Les ascenseurs placés environs tous les cent mètres desservent les coursives aux niveaux 5, 9, 13 où l’on trouve des deux pièces, des studios et des celliers ainsi que les escaliers qui permettent de rejoindre aux niveaux intermédiaires deux appartements traversants par palier.

« Se réunir,s'isoler » et la pièce en plus dans l'entre-deux
En Afrique, au Pôle Nord, à New York ou en France, la notion : « habiter » se décompose toujours en deux fonctions : se réunir et s’isoler. De plus, les services sont les mêmes partout et toujours : éléments déterminés3.

Au Mirail les deux fonctions « se réunir et s’isoler » sont précisées en 1964 à l’occasion de la présentation de la cellule témoin de cinq pièces, à la « Quinzaine des Arts Ménagers de Toulouse ».
Les architectes joignent un petit plan explicatif où l’on voit deux parties grisées :
- « la vie commune » qui comprend entrée / cuisine / séjour / loggia et chambre ;
- « la vie privée » qui comprend trois chambres organisées autour de la loggia salle d’eau et rangement.
Entre vie privée et vie commune, à l’endroit où les trames grisées se superposent, on trouve ce que les architectes appellent la « pièce rotule » ou « l’espace pivot » qui est le lieu « qui manque dans presque tous les logements où les enfants peuvent jouer, la femme travailler et qui sépare la partie jour (espace commun) de la partie soir (espace privée), un système de cloisons pouvant prolonger ou isoler, selon l’heure l’un ou l’autre espace » ce qui nous renvoie à la flexibilité :
C’est la charnière entre la partie publique, là où l’on vit ensemble, et la partie privée, là où on a besoin d’intimité. C’est l’endroit où la femme peut travailler sans mettre en désordre la pièce où elle peut être amenée à recevoir une visite impromptue. En fermant la grande porte coulissante de la chambre des parents, le séjour s’agrandit de ce volume. En tirant un rideau entre plate-forme et le séjour, l’espace des chambres prend une ampleur nouvelle.
Cette recherche de la « pièce en plus » polyfonctionnelle existait déjà dans l’immeuble ACJ semi-duplex de 1953 où la rue intérieure dessert d’un côté un appartement traversant et de l’autre un petit studio avec cuisine, salle d’eau et balcon : « Cette solution permet d’abriter des ascendants ou de grands enfants vivant ainsi, indépendants, auprès de leurs familles »6. Lors de la présentation de l’appartement témoin cet espace est là aussi jugé sévèrement par les visiteurs :
Pas de jour direct pour que la femme puisse y travailler, les enfants n’y resteront pas, de plus cet espace est avant tout un lieu de passage; si un enfant y installe un jeu quelconque, chemin de fer par exemple, il faudra enjamber son terrain de jeu et déranger l’enfant ce qui soulèvera bien des disputes. Cet espace polyvalent est mieux accepté comme agrandissement du séjour et avec la différence de niveau comme élément décoratif, originalité, bien souvent on est « pour » sans raison réelle, simplement parce que c’est nouveau, agréable à l’œil, que ça plaît.
À la classique opposition jour/nuit, les architectes préfèrent donc dès 1953 composer le logement autour d’un autre système d’opposition « se réunir et s’isoler ». Pour eux la réalité de l’usage des pièces pour 1960 fait que l’on peut imaginer ramener la chambre des parents du coin nuit vers le coin jour pour en faire une extension spatiale permettant la transparence que l’on a vue plus haut.
Les chambres des enfants, elles, forment le fond de l’appartement, le lieu du plus intime ou en tout cas du plus calme. Un sas les sépare du lieu où se réunit la famille.
Cette extension du séjour par la chambre des parents est renforcée par plusieurs dispositifs spatiaux ou techniques permettent d’atteindre ce but : la flexibilité autour des éléments déterminés et indéterminés, le semi-duplex et la double circulation.

Organisation verticale du logement : le semi-duplex
La séparation se réunir/s’isoler trouve aussi une amplification dans l’organisation verticale du semi-duplex.
Elle trouve son origine dans la critique de l’unité d’habitation de Le Corbusier à Marseille comme le revendiquent Candilis et Woods dans un article de L’Architecture d’Aujourd’hui qui fait suite à celui publié peut de temps auparavant par Oscar Niemeyer sur l’édifice d’habitation « Maua » où il utilise le semi-duplex. Tous les 2 niveaux un couloir de circulation excentré vers l’arrière du bâtiment dessert les appartements par l’intermédiaire d’une demi-volée d’escalier ; les « blocs sanitaires » sont groupés au centre de l’immeuble, ce qui permet de dégager au maximum les façades:
L’adoption de ces deux solutions : galeries de circulation intérieures et services sanitaires groupées permet d’ouvrir toutes les pièces d’habitation en façade, leur assurant ainsi le meilleur ensoleillement et la vue la plus dégagée sur un horizon unique de montagnes et de vallées que transforment sans cesse les couleurs changeantes.
Quelques mois plus tard, Candilis et Woods proposent leur version de l’immeuble semi-duplex en s’appuyant sur l’unité d’habitation de Marseille et sur cet immeuble. Leur solution est en fait le croisement de l’un et de l’autre : ils reviennent à un couloir de distribution centrale distribuant les appartements tous les 3 niveaux, ou plutôt tous les 6 demi-niveaux tout en conservant la même épaisseur d’immeuble que Le Corbusier.
Une recherche d’économie, à laquelle s’ajoute la recherche d’une habitabilité verticale moins astreignante des appartements, conduit les deux architectes à développer la notion d’immeuble « semi-duplex » où seul un demi-niveau divise la distribution et le plan de la cellule. Les défauts distributifs dûs à la double hauteur des appartements de l’Unité d’habitation sont ainsi supprimés, tout en conservant les avantages de la double orientation, du minimum de surface de desserte, du groupement des pièces humides, etc.
La première mise en application se fait dès 1953 dans un immeuble pour jeunes ménages et célibataires où la rue de desserte est effectivement placée tous les 6 demi-niveaux mais décalée alternativement par rapport au centre de l’immeuble, soit une solution plus proche de l’immeuble Maua.
Un autre immeuble de 1953 au Maroc est composé avec différence de niveau c’est « l’immeuble entonnoir »11 fait là aussi par l’ATBAT Afrique sous le contrôle de V. Bodiansky, G. Candilis, S. Woods architectes et H. Piot ingénieur.
C’est celui qui aurait servi de modèle pour les cellules de Bellefontaine.
La coupe de l’immeuble s’organise sur plusieurs niveaux : un niveau de coursive, 4 marches, la pièce de vie et la cuisine, 5 marches, les chambres et sanitaires et enfin la loggia soit une épaisseur totale d’immeuble d’environ dix mètres.
Ils n’auront pas l’occasion d’expérimenter souvent le semi-duplex. Le groupe d’HLM à Argenteuil pour le compte de la Société Emmaüs portait sur des immeubles de huit niveaux de vrai duplex12. Il faut attendre la cellule type de Toulouse-Le Mirail pour voir réutiliser la différence de niveau, mais elle se résume à 50 centimètres de hauteur.
Comme nous le verrons par la suite, au fur et à mesure des appels d’offres infructueux, la suppression de cette rupture de niveau pour économie sera systématiquement évoquée, mais les architectes en feront une des conditions du projet : « Ces trois marches, a dit l’architecte Candilis, elles coûtent peut-être 1 000 francs, mais j’y tiens ».
La motivation essentielle de Le Corbusier pour le duplex, au-delà de la séparation jour/nuit, tient dans l’apport de la qualité spatiale de la double hauteur. Ce principe issu des lieux du travail, d’un café à mezzanine, puis de l’atelier d’artiste va devenir un des poncifs de la modernité pour le logement. Mais curieusement cette question de la perte de la spatialité en double hauteur ne fait pas débat chez Candilis, Josic et Woods, ils ne le proposent dans aucune de leur cellule. Le principal intérêt du semi-duplex est dans la séparation : réunir, s’isoler sans que le cisaillement spatial du semi-duplex ne fasse question dans les publications.

La double circulation dans le logis
La possibilité du choix et la séparation entre se réunir et s’isoler conduit à trouver une double circulation dans le logement, l’une distribuant les pièces d’eau, l’autre au travers du séjour. C’est ce qui apparaît dans leur plan pour l’Opération Million avec dès l’entrée la possibilité de rejoindre le coin nuit en passant par les pièces d’eau ou en passant par le séjour. Cette double circulation offrant l’avantage de l’intimité que donne le couloir sans l’inconvénient de la perte de place.
Au Mirail la tripartition traversante de la cellule et les loggias devaient permettre plusieurs modes de circulation et surtout d’éviter les couloirs. Candilis oppose « espaces continus » contre « espaces couloirs »14, c’est-à-dire qu’il préconise une fluidité, une dynamique de l’espace grâce à l’interpénétration et à la flexibilité.
Une première circulation se fait le long du « couloir/entrée » qui distribue séjour, cuisine, WC, salle de bain, chambre, espace pivot.
Perpendiculairement à ce système, l’espace pivot distribue la chambre des parents, un grand rangement et une ou deux chambres d’enfants. Sur les premiers appels d’offre les loggias mettaient en communication sur l’avant-cuisine, séjour, chambre et sur l’arrière les trois chambres. Ce principe de « circulation en rond » accueilli favorablement par les visiteurs de la quinzaine des arts ménagers fut par la suite abandonné.

La prolongation extérieure de la cellule : la coursive et la loggia
Des patios suspendus de l’habitat musulman aux loggias de Bellefontaine, la recherche d’une prolongation du logement à l’extérieur est aussi une des constantes des architectes.
Au Maroc, l’ATBAT n’est pas le seul groupe à chercher dans cette direction, on peut citer les architectes Jean Hentsch et André Studer avec leur « habitat type pour musulmans » de 1953-55 qui reprend le même système de patio suspendu :
Maintien pour chaque logement du patio dans sa conception traditionnelle, c’est-à-dire à ciel ouvert, fermé aux regards étrangers, et restant le centre du logement sur lequel donnent toutes les pièces.
À l’occasion de la présentation de l’appartement témoin en 1964, un texte décrit l’importance donnée aux loggias de Bellefontaine. Les architectes voulaient qu’elles deviennent de véritables espaces de distribution. Ainsi cuisine, séjour et chambre y ouvraient pour la partie jour avec en symétrie la même partition pour la partie nuit : loggia distribuant 3 chambres. Les visiteurs semblaient enthousiastes :
l’œil de leur mère sans danger et à l’extérieur de l’appartement, suffisamment spacieuses pour que l’on puisse y manger ou s’y reposer en été – en hiver, les fleurs et les plantes grasses y seront à l’abri du gel – toutes pièces donnant sur les loggias.
Le rôle de la loggia n’est donc pas qu’une façon de donner hors règlement des mètres carré en plus, il s’agit pour les architectes d’un réel espace distributif dont la nature d’intériorité ou d’extériorité peut être modifiée grâce aux volets coulissants. Ce dispositif distributif est visible sur les plans de permis de construire en 1964 et disparaît sur les dossiers marchés en 1966.
Les architectes n’ont jamais précisé dans leurs textes s’il y avait un rapport entre orientation et qualification des loggias. Nous savons juste que la loggia nord « position la plus intéressante à Toulouse puisqu’elle permet de trouver un endroit frais l’été », et que la seconde, sur l’autre face de l’immeuble, est destinée aux « amateurs de soleil ».
Dans la pratique on peut vérifier qu’à Bellefontaine où la composition des immeubles à 120° interdit tout systématisme, la loggia de la partie nuit ouvre au nord ou à l’est et la loggia de la partie jour ouvre au sud où à l’ouest.

L’évolutivité ou la flexibilité de la cellule
Candilis, Josic et Woods ont dès 1953 la volonté de donner à leur cellule la possibilité d’adaptation à l’habitant, problématique partagé par de nombreux autres architectes comme, par exemple, Claude Parent et Yonel Schein.
L’architecte doit jouer du paradoxe d’une bonne définition de l’habitat tout en laissant le maximum de liberté à l’occupant :
Il est impossible que chaque homme construise son logis. Deux tendances peuvent apparaître dans l’architecture de l’habitat : l’architecte défi nit le logis jusqu’au moindre détail. L’homme s’adapte au milieu qui lui a été créé. L’architecte s’efface volontairement. L’homme adapte son milieu à ses besoins. L’architecte lui assure la liberté et la possibilité de faire.
Ou encore :
......L’homme peut devenir architecte chez lui.
Plus tard :
L’architecte doit à un moment s’arrêter et laisser la place à son client qui, lui mieux que personne, peut définir la forme qui lui convient, le logis où il se sent chez lui, son logis à lui le logis humain.
Outre l’adaptabilité, la réflexion menée avec Ecochard et Bodiansky sur la Charte de l’Habitat, avait donné comme principale conclusion que la validité de l’habitat s’établissait sur la courte durée, imposant donc une cellule à caractère évolutif pour pouvoir s’adapter à la vie de la famille autour des fonctions de base : se nourrir, se laver, se reposer ; on voit évoluer une famille : un couple se forme, un enfant naît, puis un second, les enfants, grandissent, quittent les parents, qui se retrouvent âgées à deux, puis seul.
La flexibilité doit permettre l’adaptation tant à cette famille type qu’à tous les cas particuliers. La recherche menée avec l’ATBAT au Maroc où standardisation et adaptation aux différents milieux culturels relèvent ainsi de ce même souci de répondre de la façon la plus précise qui soit, tout en s’adressant au « grand nombre ».
Le logement ne doit plus se compter en nombre de pièces mais en nombre d’habitants, d’ailleurs les principales solutions proposées pour l’évolutivité abandonnent l’idée de pièces.
Sur ce schéma, les points fixes se limitent à la bande des pièces d’eau et rangement et à deux refends centraux sur lesquelles s’appuie le cloisonnement évolutif. La façade est représentée libre.
En 1959, apparaît l’idée que l’évolutivité se fait autour des « éléments déterminés et indéterminés »22 ; proposition théorique de Candilis, Josic et Woods qui s’appuie sur leur interprétation des acquis du Team X :
- Inter-relation des fonctions habiter, travailler, cultiver le corps et l’esprit, circuler.
- Contraste entre la continuité des valeurs réelles et permanentes et la mobilité : changement, addition, améliorations continuelles.
- Importance de la structure spirituelle des formes (closter) qui exprime brutalement le but à obtenir.
Candilis conclut l’article par des notions assez confuses pour le moment qui se trouvent en plein développement et influenceront, tôt ou tard, la conception architecturale actuelle.
Les éléments déterminés consistent pour les architectes en isolation thermique et phonique; étanchéité ; alimentation en eau, gaz, électricité ; les évacuations; éclairement, ensoleillement, aération, chauffage et équipement sanitaire. Ils peuvent et doivent faire l’objet d’une réglementation particulière.
Les éléments indéterminés, quant à eux, consistent en des notions plus floues : l’organisation des espaces ; la séparation des fonctions ; l’interpénétration de l’espace intérieur et extérieur ; la conception spirituelle et plastique ; les changements, additions, améliorations.
Ces éléments indéterminés ne doivent pas être réglementés ou normalisés mais laissés à l’appréciation de l’architecte qui les manipule en fonction des données matérielles (économie technique, urgence et durée) ; géographiques et climatiques ou sociales et spirituelles et si possible en fonction des volontés de l’habitant.
Les dispositifs permettant cette flexibilité sont de plusieurs ordres :
- En reprenant le traditionnel rapport anthropomorphique immeuble/ homme, il propose d’établir une « colonne vertébrale » sur le bâtiment comportant tous les éléments fixes sur lesquelles viennent se raccrocher des plateaux libres, flexibles, selon les besoins des familles.
- Ces plateaux libres pouvant se redécouper, être aménagés avec des éléments usinés, standardisés.
- Le mobilier pour diviser la cellule, avec par exemple en 1953 dans la cellule trèfle « l’utilisation d’une cloison placard, basse ou haute, mobile ou fixe suivant les besoins et les désirs des habitants ». Sur les nombreux croquis perspectifs dessinés par Josic l’on voit souvent cette cloison mobile symbolisée par un simple rideau, dans les représentations en plan par un trait en accordéon.
En 1959, il présente un projet de logement évolutif avec un immeuble de 4 appartements par niveau, distribués par une cage d’escalier central où les pièces d’eau des appartements sont accolées deux à deux permettant ainsi de limiter le nombre de gaine et de dégager un plateau libre de 6x6 mètres. Au centre de cet espace, un poteau sur lequel peuvent se raccrocher les cloisonnements offrant une possibilité de partition de 4 pièces de 9 m2. La démonstration est faite à l’échelle de la cellule puis de l’immeuble et du quartier.
Au Mirail, il ne reste de cette idée d’évolutivité que les cloisons mobiles qui permettent de modifier uniquement l’espace central traversant, loggia / séjour / chambre des parents/loggias pour une fois ouvert donné un grand continuum. D’un point de vue technique toutes les gaines avaient été regroupées au centre de la composition près des cages d’escalier carrées permettant si on le voulait de libérer complètement l’espace en abattant les cloisons de la tripartition. Les architectes avaient prévu une structure béton poteaux, planchers avec un remplissage de plâtre et de brique permettant aussi une évolutivité latérale de la cellule, mais la Société des Grands Travaux de Marseille obtint des architectes, pour réduire les coûts, de tout construire en refends de béton de 18 centimètres condamnant par là même toute possibilité d’ouverture de l’espace. Quarante ans plus tard, le monolithisme des immeubles du Mirail impressionne et rares sont les traces d’une appropriation des habitants. Certes des raisons sociologiques l’expliquent mais pas uniquement. Cela est particulièrement sensible en façade où la lourdeur des gardes corps de béton préfabriqué semble avoir dissuadé toutes tentatives de récupération des loggias pour les annexer au séjour par exemple.
Comment aujourd’hui faire que la rénovation du Mirail s’appuie aussi sur l’inventivité de la cellule telle qu’elle avait été voulue à l’origine par les architectes. Nous croyons beaucoup à l’idée de réinjections de la pureté conceptuelle originelle en introduisant des éléments qui avaient du être abandonnés pour des raisons techniques ou économiques.


Figures 1- Immeuble d’habitation pour Air France a Brazzaville Nehru et Le Corbusier à Chandigarh
Figure 2 - Plan de la cellule des grands collectifs, dessin AARP. Techniques et Architecture Série 24 n°1
Figure 3- Cellule de la série Trèfl e pour l’habitat à rez-de-chaussée en bande (TA 11/12, 1953)
Figure 4 - Économie et position de l’escalier menant à la synthèse du Mirail, (TA n°1, 1958)
Figure 5 - Schéma de la cellule témoin présenté lors du Salon des Arts Ménagers de Toulouse.
Figures 6 a et 6 b - Semi-duplex sur l’immeuble Ma Maua d’Oscar Niemeyer, (AA brésil n° 42/43 Août 1952)
Figure 7 - Étude théorique de l’habitat semi-duplex , Candilis et S. Woods
Figure 8 - Développement de la coupe en entonnoir sur le semi duplex ACJ , L. Aroutcheff, G. Candilis, R. Jean, architectes, S. Woods et O. Vorobey, collaborateurs
Figure 9 - Immeuble au Maroc de Jean Hentsh et André Studer
Figure 10 - La fl exibilité de la cellule dans « proposition pour un habitat évolutif » (Technique et Architecture n°2/11, 1959)
Figure 11 - Éléments déterminés et indéterminés dans « proposition pour un habitat évolutif » (Technique et Architecture n°2/11, 1959)
Figure 12 - La colonne vertébrale du logement dans « proposition pour un habitat évolutif » (Technique et Architecture n°2/11, 1959)


Rémi Papillault

BIBLIOGRAPHIE
Bâtir, n n°162, décembre 1967.
L’Architecture d’Aujourd’hui, n° 42-43, août 1952.
L’Architecture d’Aujourd’hui, n° 46, janvier 1953.
L’Architecture d’Aujourd’hui, n° 49, octobre 1953.
L’Architecture d’Aujourd’hui, n° 60, juin 1955.
L’Architecture d’Aujourd’hui, n° 66, juillet 1956.
L’Architecture d’Aujourd’hui, n° 87, déc.-janv. 1960.
L’Architecture d’Aujourd’hui, n° 120, avril-mai 1965.
Le Carré Bleu, n°2, 1959.
Technique et Architecture, n° 11-12, 1953.
Technique et Architecture, n° 1, 1958.
Technique et Architecture, n° 2, 1959.