« La première réflexion de l’académie fut de dire : « Où est l’entrée ? ». Ils ne pouvaient pas comprendre que comme autrefois à Heidelberg la ville entière était l’université, où les habitants jeunes et vieux se côtoient avec les étudiants. Pourquoi un adulte ne pourrait-il pas rentrer, dans un amphithéâtre, assister à un cours ?... L’idée c’était que l’université était dans la ville et non un campus hors la ville » Alexis Josic, 1993.

GGR nous avait habitué à des réponses contextualistes de haut vol, faisant du raccommodage et de la réparation urbaine leurs marques de fabrique. Pendant longtemps, là où beaucoup s’inscrivait dans le post modernisme, GGR résistait, défendant une architecture différente s’appuyant sur le contexte, « le tissé avec », jouant entre minimalisme et régionalisme critique sur des morceaux de bravoure comme les logements de couture à Empalot, un immeuble rue de la Concorde et plus récemment pour une école de musique à Rodez.

Le trio vient de livrer à l’entrée de l’Université de Toulouse le Mirail la « Fabrique culturelle » que les étudiants ont tout de suite appelés le bunker. Ce curieux bâtiment, par sa forme, sa fermeture et l’emploi de matériaux bruts semble de prime abord s’inscrire dans la collection des objets autonomes, en négation de Candilis, qui forment le front Sud de l’université. Un regard plus attentif montre que la Fabrique joue sur un autre registre, que ses lourds déhanchés de machine grinçante seraient plutôt des mains tendues à ce qui l’entoure ; à Candilis et Josic notamment qui avec Gardia et Castaing signaient en 1966 les plans de l’ensemble des bâtiments. Le même Candilis qui en énonçant peu après « je me fous du détail », condamnait la pérennité de la matérialité de sa production laissant alors une architecture et une ville de processus, de systèmes dont Toulouse le Mirail devait être la démonstration de grande ampleur. La croissance organique du Mirail le long d’un espace public structurant à la rencontre des habitants sur les centralités de quartier avait été conceptualisée par le théoricien de l’équipe, Shadrach Woods par le stem, la tige. Cette idée faisait suite aux concours pour les extensions de villes comme Bilbao, Caen, et devait plus tard être repris dans le projet pour Fort Lamy au Tchad. Toulouse le Mirail en était la synthèse.

Cette notion de “stem” sera complétée toujours par Woods, en 1962 par celle de “web”, le réseau, qui plus qu’un système de circulation, correspond à un « système d’environnement » capable de refléter l’espace entier d’une « société universelle » soumis à des conditions basées sur le temps. La longue citation ci-dessous servait de cahier des charges conceptuel à différents bâtiments dont celui de l’université. Il sonne pour nous comme une vraie charte de patrimonialisation : “ • Les systèmes seront tels que l’homme puisse, à travers eux, contribuer à la création de son propre environnement. • Les systèmes ne se limiteront pas aux trois dimensions habituelles, ils auront également une dimension temps. • Les systèmes seront suffisamment flexibles pour permettre leur extension et des transformations intérieures au cours de leur existence. • Les systèmes resteront ouverts vers l’intérieur et vers l’extérieur. • Les systèmes feront preuve, à leur commencement, d’une intensité d’activité répartie, de manière à ne pas compromettre l’avenir. • L’étendue et le caractère des systèmes seront évidents, ou tout au moins constatables à partir de la compréhension des parties des systèmes. Le web doit être un système hautement flexible dans un monde d’une grande mobilité. Aux échelles auxquelles les urbanistes travaillent aujourd’hui, il n’est pas possible de concevoir un plan de grande étendue basé sur des rapports spatiaux ou d’une composition définie. Même dans le cas où la première partie d’un plan serait réalisée, elle modifierait les conditions qui détermineraient sa seconde partie, et par un effet rétroactif, le plan tout entier. Le web décentré, aux pôles extrêmes mobiles, cherche à répondre à ce processus de vie. La flexibilité est garantie par l’uniformité de l’intensité initiale des activités sur le Web, de telle sorte qu’il puisse être accroché à n’importe quel point, et qu’il puisse lui même s’accrocher aux systèmes plus importants à n’importe quel endroit. Ces liaisons déterminent des points de très grande intensité mais la flexibilité première reste toujours, et les points de densité qui surviennent à mesure que le web en vivant devient polycentrique, gardent leur caractère de mobilité » Shadrach Woods, “Stem”, Architectural Design, 1960 et 1961.

Le stem de Toulouse le Mirail rencontrait le web de l’université pris comme lieu le plus savant de toute la composition dont l’urbanisme tridimensionnel maillé avait été testé sur les projets de concours pour le centre de Frankfort ou l’Université de Bochum et réalisé sur la Freie Universität de Berlin en 1963. L’Université de Toulouse le Mirail de 1966 était l’aboutissement brutaliste et économique de ce travail où le réseau est matérialisé par un système de portique en béton préfabriqué dans lequel s’inscrivent de façon aléatoire les différents bâtiments, le tout branché sur les espaces publics de la ville. Là réside la plus grande qualité de cette composition et il devait paraître trop simple que de la suivre puisque apparemment chacun des projets réalisés en suivant sur trois décennies sera dans une posture de négation de la trame et du jeu de composition proposé par les architectes pour évoluer dans le temps. Dans les errements de la recherche d’un plan les responsables successifs de l’Université démolissent les portiques, cassent les continuités, se mettent « à contre » sans que ne soit réellement défini de projet alternatif.

Face à ces doutes, à ces incertitudes, le bâtiment de GGR montre la voie et ceux à plusieurs niveaux : • la galerie du premier étage en s’inscrivant sur le tracé de la trame Candilis établit une continuité laissant place à la reconstruction éventuelle des portiques démolis. • en termes d’écriture GGR tente de faire le lien entre l’architecture savante brutaliste du bunker-archéologie de Parent-Virilio et de certaines propositions contemporaines de David Chipperfield, Gigon/Guyer ou encore sur la « suite allemande » de John Pawson . • l’écriture brutaliste se retrouve dans les matériaux comme l’acier corten et les panneaux de béton préfabriqué issus des technologies des murs de soutènement routier qui font le lien avec les bâtiments alentours. • le souci contextualiste va jusqu’à une main tendue au bâtiment de l’Arche vers lequel il s’avance presque à le toucher créant un vestibule serré où l’on se rencontre, discute, tracte… • la Fabrique Culturelle par son programme est un lieu ouvert sur la ville au travers d’échanges avec les différents pôles culturels à venir ou existants sur Reynerie et Bellefontaine. Outre les salles de répétition et la salle de spectacle les architectes ont donné une galerie, espace en plus, cadeau programmatique à la maîtrise d’ouvrage qui renforce une spatialité intérieure par ailleurs sage. • le bunker annonce aussi le futur parvis, qui en lieu et place de la dalle commerciale actuelle, viendra faire le lien avec le métro et au delà vers Reynerie pour que l’Université s’ouvre enfin sur son quartier.

Ce qui se joue au Mirail ne fonctionne pas sur une patrimonialisation stricte de la matière mais sur l’interrogation des principes de l’architecture d’origine pour une ouverture au temps. Il nous semble que le bâtiment de GGR est pour cela un jalon.


Article paru dans «Plan libre », revue de l’Ordre des Architectes Midi Pyrénées, 2009