Connaître Le Mirail.
Sur plusieurs années nous avons travaillé sur ce quartier à partir de ses caractéristiques essentielles : un quartier de caractère, la dimension patrimoniale, le sentiment de la nature au Mirail, une bonne desserte du quartier, le Mirail comme méga-structure, la dalle rue centre, la place des équipements, l’immeuble et l’inventivité de la cellule.
Faute d'avoir pu aller au bout de ses projets le Mirail reste dans l'attente.

Un quartier de caractère La principale qualité du quartier est peut-être son caractère, sa culture, une forme de cohésion sociale particulière. Même si on regrette son repliement sur lui même, nous aurions beaucoup à perdre à vouloir aseptiser ce quartier dont les qualités de vie et d’échanges sont nombreuses. Pendant quelques années, grâce notamment au Festival Racine et au travail mené par les associations culturelles et sociales sur le Mirail, on a vu se développer une culture spécifique dont certains films récents ont réduit l’ampleur et la diversité. Si l’on interroge les gens qui vivent sur place, on sent, toutes origines confondues, une fierté, un sentiment d’appartenance à une communauté urbaine difficile et particulière. Pourtant les réalités sociales sont très diverses, entre la forte présence étudiante au Nord, les lieux d’habitats de Bellefontaine et Reynerie, les modes de vie dans les petits immeubles ou pavillonnaire comme aux Mûriers et les activités de plus ou moins grande échelle du sud de la zone. Malgré ces disparités, est-ce que cet ensemble ne forme pas un tout ? Comment, en transformant les aspects négatifs de l’image du lieu, peut-on conserver ces atouts de cohésion ? Comment dans le même temps ouvrir ce quartier à la ville ?

La dimension patrimoniale Cette question est une des plus complexes à résoudre. Nous ne sommes pas ici devant un grand ensemble quelconque. Il nous semble important de considérer dans notre projet que nous sommes là face à une œuvre d’importance dans l’histoire de notre société moderne, voulue par un maire et toute une équipe municipale entièrement acquis à la réalisation de l’ensemble et conçue par des architectes qui ont compté dans l’histoire de leur discipline. Candilis, Josic et Woods, lauréats de nombreux concours, enseignants en France et aux Etats Unis, ont réalisé dans leur carrière des bâtiments d’importance comme l’Université Libre de Berlin, et des plans d’urbanisme de valeur comme celui de Bagnol sur Cèze qui leur a valu le premier grand prix d’urbanisme en 1960. Ils sont avec les Smithons et Van Eyck, membres fondateurs du groupe Team Ten, réformateurs des CIAM, dont Toulouse le Mirail est le seul exemple jamais construit à une telle échelle. En France, sous l’impulsion du Ministère de la Culture et à l’étranger, on inventorie le patrimoine du XXème siècle. Comment tenir compte au Mirail de cette valeur patrimoniale alors que le quartier nécessite une transformation et un changement d’image radical ? Est-ce que certaines idées du plan d’origine ne peuvent pas être support de rénovation ? Pourrait-on imaginer que cette valeur patrimoniale fédère une cohésion entre les anciens et les futurs habitants du Mirail ? Près de 70% des immeubles devant être maintenus, comment les intégrer harmonieusement dans la transformation de l’image du quartier ?

Le sentiment de la nature au Mirail. L’image positive la plus marquante au Mirail tient dans la place qui aura été faite à la nature. Les anciens parcs des châteaux qui occupaient le site, reliés par le talus Garonne planté de chênes, ponctué de fontaines et de pigeonniers, ainsi que les jardins composés par les paysagistes de l’équipe de conception d’origine, font de ce quartier un des premiers parcs de la ville. Malheureusement, l’ampleur, le peu de contrôle et le manque de lisibilité de ces espaces verts font que bien souvent le sentiment de vacuité domine sur celui de nature. Comment redonner de la lisibilité à ces espaces ? Comment mieux les intégrer à la dimension urbaine ? Comment organiser et renforcer cet esprit de « cité jardin » voulue par les concepteurs d’origine ?

Une bonne desserte du quartier. Les nombreuses lignes de bus, les quatre stations de métro, la proximité de la Rocade Ouest et celle de la future Rocade Arc en Ciel, font de ce quartier l’un des mieux desservis de l’agglomération ; mais la complexité de tracé et le manque de lisibilité des espaces publics font qu’il est difficile de s’y retrouver. La voirie en Y, le réseau d’abeille, donnent une desserte multipolaire difficile à schématiser mentalement d’où un sentiment de labyrinthe, de perte. Comment renforcer la lisibilité de ces dessertes, tant au niveau de la voirie primaire que de la voirie secondaire ? Comment remettre les stations de métro dans un schéma d’espace public clair ? Comment ouvrir le Mirail à la ville et aux autres quartiers ?
Le Mirail comme méga-structure. Contre la conception par tours et barres isolées, Candilis, Josic et Woods avaient au Mirail joué sur le thème de la continuité en s’appuyant sur la composition organique en méga-structure chère aux membres du Team-Ten. Cette continuité s’articulait principalement autour de la dalle « rue-centre », la ville était dite arbre. Mais il est un fait que la ville n’aura su croître le long de la dalle qui pour des raisons techniques et économiques a été abandonnée. Les quartiers de Bellefontaine et de Reynerie, réalisés sous la direction de Candilis, apparaissent comme une méga-structure couvrant de façon continue et homogène l’ensemble de la zone, avec une répétition des façades à volets coulissants sur plusieurs centaines de mètres qui rend l’ensemble monotone et étouffant. La grande dimension des îlots définie par les voies rapides et les grandes barres crée de trop vastes échelles de territoire que les habitants ont du mal à investir, s’approprier. En plus de cela, Le Mirail donne le sentiment d’une impénétrabilité. Le caractère de voie rapide bordée d’arbre du réseau primaire, font que l’on contourne l’ensemble. Si on pénètre ces îlots, la complexité de tracé du réseau secondaire, la composition des immeubles à 120° et l’interpénétration des espaces publics – privés, rendent l’ensemble illisible. Il est impossible pour le visiteur ou même l’habitant de se figurer le quartier par un schéma mental. Pour contrecarrer ce sentiment, le Grand Projet de Ville prévoit des démolitions actées par une concertation auprès des habitants qui demandent des actions pour que change l’image de leur quartier. Comment enlever au quartier cette image de méga-structure lourde et rébarbative ? Comment lui redonner de la lisibilité ? Comment établir un tracé qui permette à tous de se figurer le quartier, d’en positionner mentalement les principaux espaces publics ?

La « dalle rue centre ». Le choix de la dalle rue centre comme ossature principale de distribution et d’évolution du quartier s’est donc avéré inopérant pour bien des raisons techniques et économiques dont il n’est pas lieu ici de retracer l’histoire. Le grand mérite de la rue centre aurait été, une fois achevée, de relier les quartiers entre eux en mettant le piéton, notamment les enfants, à l’abri de la circulation des véhicules. Mais sa diminution puis son abandon, au fur et à mesure de la réalisation, continue de poser des problèmes : - la rupture entre cette dalle et les sols environnants rend difficile la continuité entre habitats, commerces, équipements et parcs - cette rupture rend aussi impossible la sécurisation du quartier, les véhicules de police ne pouvant accéder à cet espace ce qui le transforme en une zone de non-droit, - la dalle n’est plus que passerelle au niveau de Reynerie et de l’Université, rendant difficile l’appropriation de cet espace par les habitants. Un espace public majeur structurant distribuant les trois quartiers du Mirail a manqué et continue de manquer. Le Grand Projet de Ville prévoit de prolonger la démolition de la dalle et de créer une nouvelle voie d’une vingtaine de mètres de large partant de la rue Henri Desbals et se faufilant entre les immeubles conservés. Est-il possible de respecter cette volonté d’origine en donnant au Mirail l’espace public majeur structurant qu’il lui faut ? Comment repositionner cet espace au niveau du sol alors que la plupart des immeubles conservés ont leur entrée principale au niveau de la dalle ?

La place des équipements. La place de l’enfant et plus généralement du piéton dans l’ensemble, avec des circulations protégées, des jeux en pied d’immeuble, l’accès facilité à des équipements scolaires, sportifs et culturels en grand nombre furent une des grandes réussites du Mirail. Leur densité mais aussi la qualité de fabrication font qu’aujourd’hui Le Mirail a valeur d’exemple. Mais en restant à l’échelle urbaine se posent tout de même des problèmes de lisibilité de ces équipements pour trois raisons principales : - réalisés par les mêmes architectes, ils ont tous la même écriture architecturale, - l’absence de limite ou de distance avec les immeubles environnants (« l’école n’est pas une maison ») - l’absence de façade avant arrière et d’espaces publics d’accompagnement fait que les accès principaux ne sont pas clairs. Comment en conservant les qualités d’invention et de fabrication d’origine rendre ces équipements mieux intégrés dans la ville ?

L’immeuble La générosité voulue à l’origine sur les immeubles, avec des rues et services aux étages, la possibilité du choix de cheminement, la continuité entre les immeubles, de grands ascenseurs desservant rapidement les niveaux, aura mal vieilli. Ce qui a été difficilement réalisé à l’échelle d’une unité d’habitation de quelques 300 logements par Le Corbusier à Marseille, à l’aide de fonds d’Etat importants, n’a pas pu l’être à l’échelle de l’opération du Mirail ou même à celle du quartier de Bellefontaine. Force est de constater de nombreux dysfonctionnements : - la complexité de la distribution des appartements dans l’immeuble par ascenseur puis coursive puis escalier ; - la continuité par coursive entre les différents bailleurs rendant les questions d’entretien et de responsabilité très délicates ; - l’absence de hiérarchie entre les façades contribuent à une appréhension difficile : pas de façade avant de représentation et arrière d’intimité, - pas d’adresse postale, pas d’entrée clairement exprimée, - la hauteur des immeubles culminant à 15 étages, - l’absence de soin dans le traitement des rez-de-chaussée, des parties communes, des coursives, - du fait de l’échelle des immeubles, appropriation impossible des parties communes, Comment rendre les immeubles « appropriables » par les habitants ? Comment leur rendre une hiérarchie de façade pouvant servir de support à la qualification de l’espace public ?

L’inventivité de la « Cellule ». L’inventivité des plans d’appartements conçus par Candilis, Josic et Woods sur le Mirail fut et reste impressionnante : adaptabilité, qualité de construction, grande surface, séjour traversant, double loggia, pièce en plus, séparation jour / nuit, semi-duplex, regroupement des gaines au centre. Toutes ces caractéristiques font de cette cellule une des plus inventives dans la production du logement social des années soixante et reste aujourd’hui une référence rarement égalée. Lorsque l’on questionne les habitants, la qualité de l’appartement est citée, avec les espaces verts, comme un des points les plus positifs de l’ensemble. Comment faire de cette qualité une des « marques de fabrique » du quartier ? une caractéristique essentielle ?


Équipe: AARP-architecte (mandataire), Urbane (urbaniste et paysagiste),
SETI (bureau d’étude)
Maître d'ouvrage: Ville de Toulouse
Date de réalisation: étude 2003/2004
Réalisation 2004 - 2013
Coût: 330 Millions d’Euros


BIBLIOGRAPHIE
Le Mirail : témoignages des acteurs de la vie d’une ville nouvelle, avec Stéphane Gruet, CMAV, « L’invention de la « cellule moderne » à Toulouse le Mirail par Candilis, Josic et Woods » in Le TEAM TEN, les bâtiments et les théories qui les ont fait naître : le cas des opérations de logement social à grande échelle en Europe. Actes du colloque, Ed. MSHA.