Alexis Josic, Alyocha de son vrai prénom, vient de s'éteindre à l'âge de 89 ans dans sa maison-atelier du Centre des Bruyères à Sèvres. Il avait construit là en 62 un lieu de refuge et de travail où lui et sa famille partageait la même passion pour l'architecture : son épouse, Douchanka, architecte yougoslave, rencontrée en 1955, lors du concours pour l'opération Million et leurs deux fils, Yovan et Marko, élevés prêts de la table à dessin qui devinrent eux aussi architectes, prenant peu à peu le relais du père. Dans cette maison-atelier, s’opérait autour de Josic la synthèse des arts, où mobilier, peinture et architecture racontait la virtuosité pour le dessin, le détail et l’espace.
De 1992 à 1995 nous avons eu la chance de le rencontrer, dans ce lieu magique, pour une série d’entretiens dont il est difficile aujourd’hui pour nous de décrire l’intensité. Il s’agissait de comprendre la conception et les premières années de réalisation de Toulouse le Mirail. L’architecte revenait sur son parcours depuis sa formation à l’école d’architecture de Belgrade jusqu’à l’aventure de ce projet de ville neuve dont il reparlait pour la première fois depuis la fin des années 60 date à laquelle il avait passé le relais à Candilis.
Josic était le dernier survivant de l'importante agence Candilis, Josic et Woods, active en France et à l’étranger, de 1955, date de la création officielle de l’équipe, à 1970 environ, date du début de leur séparation. Sur ces années ils construisirent énormément et, contrairement à d’autres agences des Trente Glorieuse, dans un esprit de recherche, de dévouement et de générosité constant. Contre « l’ordre et les recettes » chaque projet était l’occasion d’une remise en question ou d’un perfectionnement notamment sur la question de l’habiter à l’échelle de la ville et du logement:
-Les opérations de logement dans le cadre de l’ATBAT auxquels Josic participa à partir de son arrivé à l’agence en 1953
-dans le cadre de l'opération Million et dans celui des logements pour Emmaüs
-les logements du Blanc Mesnil avec les façades préfabriqués avec Jean Prouvé
-des villes et des quartiers comme à Bagnols sur Cèze (premier grand prix d'urbanisme en 1961), Marseille la Viste, Drancy, Paris

-des équipements scolaires (Genève), des universités (Berlin) -de nombreux concours où ils furent les participants radicaux, profitant de ces occasions pour mettre au point les projets qui prolongeaient leurs théories.

L’ambition du groupe était de produire une réflexion novatrice.
Critiques et historiens auront beaucoup schématisés : « Woods pense, Josic dessine et Candilis vend», mais cela ne doit pas cacher la vraie communion entre les trois sur laquelle Josic insistait pour décrire l’équipe. S’il n’était pas en première ligne lors des réunions du Team X sur les questions de continuité, d’identité, de cluster, de stem ou de web, il en était un ardent promoteur, œuvrant résolument dans le champ de l’application concrète, de la théorie à la matière, à l’espace et ses usages.

L’ensemble des réalisations et recherches aboutiront lors du concours du Mirail à l'expression de ce qu'ils considéraient comme la synthèse de leur œuvre, toutes dimensions confondues. Alexis Josic en fut le véritable artisan, de la conception, dont il avait la charge au moment du concours jusqu’au suivi de réalisation avec l’équipe toulousaine dirigée par Jean Marie Lefèvre. Ensemble ils vont ainsi réaliser dans le cadre de l’opération d’urbanisme de la ZUP du Mirail : 5 écoles maternelles et primaires, 3 collèges, l’école d’architecture, l’université, le centre culturel et sportif d’Alban Minville, deux centres commerciaux, des maisons à patio, les petites collectifs Van-Gogh, les grands collectifs (+ de mille logement), l’usine d’incinération des ordures ménagères, la planification du centre régional…
Ils sont aussi missionnés par la municipalité pour quelques opérations hors le plan comme le Marché des Carmes qui abritera un parking et les services de l’urbanisme ainsi que l’usine des Eaux à la limite de Portet un des chefs d’œuvre brutaliste d’Alexis Josic.

Chaque opération concrétise ainsi ce que l’équipe d’architecte a pu mettre au point de plus savant tant sur la réflexion, sur les usages, que sur la virtuosité du dessin. Les écoles du Mirail en sont un brillant exemple. La mise au point des plans de logement reste la leçon la plus impressionnante L’inventivité des plans d’appartements se nourrit de l’expérience des dix années du Maroc à Paris : adaptabilité, qualité de construction, grande surface, séjour traversant, double loggia, pièce en plus, séparation jour / nuit, semi-duplex, regroupement des gaines au centre. Toutes ces caractéristiques font de cette cellule une des plus inventives dans la production du logement social des années soixante et reste aujourd’hui une référence rarement égalée. Malheureusement cette ville rêvée ne put être menée à bien. L'abandon d’un certain nombre de dispositifs entraîna une mise à mal des principes de conception dont entre autres, la dalle, rue-centre, fit les frais. Renforcée par une histoire politique difficile, le quartier devint un lieu de ségrégation sociale. La grande idée dériva et fut abandonnée dès le début des années 70.

Malgré cette aventure douloureuse, Alexis Josic, continua son activité sur des projets d’urbanisme comme à Lille (1974) ou à Ispahan (1978), et réalisa de nombreux logements notamment à Evry et à Vanves (1973). Les prix reçus de la Serbie, Membre de l’Académie de l’Architecture, Grand prix d’Architecture pour l’année 1999 décerné par l’Association des Architectes, Docteur Honoris Causa de l’Université de Belgrade, lui permirent de retourner occasionnellement dans son pays d’origine.

A la fin de sa vie Alexis Josic se consacrait à la peinture qu’il exposait parfois dans la lumière tamisée de sa maison-atelier. Là, au milieu de ses toiles qui racontaient son amour pour ses proches et pour ses origines, il imaginait, toujours avec passion, douceur et humanité, ce que pourrait être la ville de demain.


Article paru dans Revue Patrimoine Midi Pyrénées, 2011.