Créé en 1978 à Toulouse, l’atelier Jean-Dominique Fleury est une référence en matière de vitrail ancien et contemporain. Plutôt que d’évoquer l’oeuvre de cet artisan-artiste, explorons le rapport entre le maître verrier et son atelier comme lieu de production et de création. Cette visite est peut-être d’abord une rencontre.

Au coeur du vieux Toulouse, l’atelier du maître verrier Jean-Dominique Fleury est tout d’abord un lieu comme il n’en existe plus. Les artistes et artisans ont été lentement poussés hors des centres vers des zones au pire sans âme, au mieux jouant dans la troublante vibration des délaissés des franges urbaines. Au milieu du bourg Saint-Cyprien, cet atelier est une résistance. De l’extérieur, il ne s’agit pourtant que d’un simple bâtiment à un étage plus comble, recouvert d’un enduit gris qui laisse apparents les chambranles de brique, limitant ainsi les frais de constructions, comme il se devait pour une architecture ordinaire. Ce bâtiment fut réalisé lors de la création d’un lotissement, gagné bien après la Révolution sur d’anciens jardins des Dames Maltaises, Hospitalières de Saint-Jean de Jérusalem. Sa première fonction de dépôt de grains est encore visible par des goulottes, des entonnoirs et des tubes encastrés au travers du plancher d’étage.

Pour échapper à l’impôt 1, on mura fenêtres et portes-fenêtres puis, bien après que toute activité agricole eut déserté le centre de la ville, il servit pendant quelques décennies de dépôt de peinture, un lieu oublié, hors du temps. Jusqu’à ce que, quittant la solitude de Bruniquel et un statut « d’artiste au champ » de l’après 1968, Jean-Dominique Fleury, par hasard et par chance, tombât dessus, tel un miracle du genre de ceux qui arrivent lorsque que l’on possède une inclination à marcher sur les lignes de crêtes de l’insécurité prises comme seul endroit où il puisse se passer quelque chose. Le maître verrier, dès la première visite, était sûr d’avoir ici trouvé « son » lieu, même s’il mit plus d’un an à l’investir tant il lui semblait que sa propre capacité de création dépendrait éminemment du niveau d’empathie avec le réceptacle.

Quitter un atelier pour un autre ne se fait pas comme changer de maison, car un lieu ne devient pas espace de création simplement. Outre l’idée d’un apprivoisement mutuel, il y a le besoin de construire une histoire commune, d’esthétiser la stratification du temps qui finit parfois dans la construction lente d’un miroir, d’un lieu qui nous ressemble : « Une maison comme moi », disait Malaparte à l’architecte Libera lors de la conception du célèbre refuge d’écriture sur l’île de Capri 2.

Une forme de Factory à la Warhol Pour ce faire, il fallut abattre des cloisons, ouvrir des verrières à l’est et à l’ouest pour obtenir des lumières changeantes qui fassent parler le verre, installer les fours, les bains de plomb…, bref équiper le lieu… mais sans en enlever l’âme, dans le désir du loft industriel new-yorkais baigné de lumière, avec des grandes hauteurs sous plafond, où murs, sols et poteaux sont laissés bruts. Accessible par une grande porte cochère, il ouvre directement sur une vaste salle prêtée au départ à des artistes ou à des galeries d’art comme lieu de stockage. On y vit des créations de Jaume Plensa, de Richard Bacquié et d’autres artistes de la galerie Acte Sud.

Aujourd’hui s’y déroule la production et la découpe du verre. Un grand four occupe le fond, des racks permettent le stockage des vitraux, et l’on s’affaire à la restauration des panneaux de la cathédrale Saint-Just de Narbonne. Au sol est posé un essai de sérigraphie sur verre d’une photo de Hô Chi Minh par Raymond Aubrac ; au mur, un ancien carton d’un vitrail des Ateliers Mauméjean rappelle le travail pour l’église de la Dalbade…, puis des bouts de verre de Conques, tout un fatras de vis, papiers, bouts de bois, outils déglingués, « objets à réactions poétiques 3 » ramassés lors des périples sont posés ici ou là. La main-d’oeuvre de l’atelier a fluctué entre quatre et douze compagnons qui, en fonction des chantiers de rénovation ou de création, se répartissaient sur les deux étages. Éric Savalli, compagnon arrivé il y a 25 ans, est la mémoire du lieu.

À l’étage se tenaient et se tiennent toujours la création, le dessin, la réflexion. Mais cette division par niveau a toujours été relative car, en fonction des projets et des chantiers, l’espace était complètement remanié, l’ouvrage se déployant sur l’ensemble ou au contraire trouvant refuge dans telles ou telles parties.

On trouve, au-dessus de tout cela, un grand grenier vide éclairé par deux vasistas formant une petite unité de vie qui permet de recevoir des ouvriers ou des artistes de passage. Dans l’accueil de ces artistes, il y avait et il reste aussi la volonté du maître verrier de transformer ce lieu en une forme de Factory à la Warhol, une bulle de construction d’un travail collectif où se croiseraient des artistes en résidence ou, de façon plus ambitieuse, d’imaginer des créations à plusieurs mains. La dimension de Factory ne sera jamais vraiment atteinte, mais l’atelier a accueilli souvent des artistes comme Jean-Pierre Pincemin, Damien Cabanes, ou encore Catherine Violet, venus expérimenter la peinture ou le dessin sur verre. En ce moment, Vincent Fortemps, graphiste wallon, y prépare sa prochaine exposition.

Plus qu’une Factory, ce lieu est finalement devenu une interface au service de l’art qui vit passer Pierre Soulages pour les 104 baies de l’abbatiale de Conques, Miquel Barceló pour la réalisation des vitraux de la chapelle Saint-Pierre à Palma de Majorque, Martial Raysse pour Notre-Dame de l’Arche d’Alliance à Paris et encore Marc Couturier, Pascal Convert, Jean-Michel Othoniel, Damien Cabanes, Didier Mencoboni…

Pour chacune de ces créations, l’atelier aura été le lieu de « l’invention-interprétation » au service de l’artiste dont il fallait presque à chaque fois revoir l’organisation technique et spatiale, inventer des dispositifs qui permettent l’oeuvre. Pour Soulages, il fut décidé d’isoler l’artiste du « noir-lumière » dans un espace spécifique, hors de la perturbation de toute autre couleur ; les « objets à réaction poétique » furent rangés dans des caisses, ne restant à l’étage que l’espace et la lumière. Malgré ces précautions d’ordre et de rangement, un autre artiste, en entrant dans l’atelier, pris dans l’ambiance et les odeurs de plomb, eut cette phrase assassine : « C’est épouvantable, cela pue le Moyen Âge. » Ce qui impressionne, lors des visites, c’est la façon dont quarante années d’activité se sédimentent, sur les murs, tables, sols, dans les cartons à dessins à moitié ouverts, où l’archive est vivante. L’atelier garde les traces de toutes ces aventures dans un désordre volontaire, une forme de substance de la création dans l’inachèvement. Comment ce désordre s’organise et nourrit l’oeuvre reste un mystère qui impressionne le visiteur ou le nouvel apprenti. Dans ce lieu, un maître verrier « maniaque » organise un paysage du chaos nécessaire et, en même temps, la signature d’un « moi mythique 4 » : l’atelier crée l’artiste autant que l’artiste crée l’atelier.


••• En savoir plus Maître d’art en 2004, titre qui distingue « un professionnel d’excellence qui maîtrise des techniques et des savoir-faire exceptionnels », Jean-Dominique Fleury est un créateur de vitraux qui a travaillé avec les plus grands artistes contemporains : Soulage, Barceló, Martial Raysse. 4, rue Arzac, 31300 Toulouse (31) 05 61 59 26 42 www.atelier-fleury.com www.maitresdart.com www.artisanat-d-art-metiers-d-art-midi-pyrenees. com



1. L’impôt sur les portes et les colonnes fut institué en France par le Directoire, pendant la Révolution, le 4 frimaire an VII (24 novembre 1798), et supprimé en 1926. 2 Curzio Malaparte se fit construire un refuge sur l’île de Capri en 1937. C’est l’architecte Adalberto Libera qui fit les premiers plans destinés au dépôt du permis de construire. Jean Luc Godard y tourna Le Mépris. 3 En référence aux fragments de nature ramassés à partir de 1925 par Le Corbusier comme bois flottés, os, coquillages… qui devinrent pour lui des « objets à réaction poétique », supports pour sa peinture. 4 Schloezer (Boris de), Introduction à J.S. Bach. Essai d’esthétique musicale, Gallimard, 1947, p. 288- 299.



Article paru dans Revue Patrimoine Midi Pyrénées, 2011.