Au militantisme des professionnels de l'histoire orale s'exprimant dans la première partie de ces journées d'étude s'oppose le point de vue plus critique des chercheurs en histoire de l'architecture au sujet de l'entretien et de ses méthodes, empiriques, et en tant que telles difficiles à fixer. Le dessin et le plan, principaux outils de travail et de communication de l'architecte, invitent par ailleurs à considérer la spécificité de la source orale dans cette discipline. Utile pour lire d'anciennes techniques graphiques, l'entretien qui se joue autour du dessin catalyseur de la mémoire de l'architecte, nécessite de penser l'enregistrement en fonction de cette spécificité. J'ai eu pour la première fois recours à l'entretien à l'occasion d'une recherche pour le Plan urbain sur les temporalités de l'urbanisme, au travers d'une opération d'urbanisme des années soixante, Toulouse-Le Mirail. Un certain nombre d'acteurs impliqués dans la construction du Mirail ont alors été interrogés sur ce thème : de grands noms de l'architecture, Candilis, Josic, mais aussi des jeunes architectes qui avaient pris part à l'opération, quelques élus et techniciens, au total une vingtaine de personnes. L'ensemble de ces entretiens a donné lieu à des heures de cassettes, une somme phénoménale d'enregistrements qu'il a fallu transcrire. Une véritable horreur vu l'ampleur de la tâche ! Une dé¬couverte également : alors ignorant des techniques de l'entretien, j'ai mené mes enquêtes à partir d'un guide d'entretien fourni par le Plan urbain. Les entretiens ont fait l'objet d'une importante préparation en amont : l'interview, précédée de recherches en archives, se faisait sans prise de notes, de façon à ne pas influencer le locuteur, à ne pas orienter son discours. Il s'agissait, les entretiens étant tous enregistrés, de rester le plus ouvert et le plus neutre possible. Les questions préalable¬ment préparées venaient dans le désordre de manière à laisser libre cours au discours de l'interviewé. J'ai adopté le parti de laisser le silence de l'interviewé s'installer avant de rebondir sur une autre question. La transcription s'est faite de manière intégrale, sans coupure, ni réévaluation, sans appareil de notes, les entretiens étant laissés dans leur état brut.
En fait, la technique de l'entretien, jamais vraiment arrêtée, est fortement conditionnée par le thème de la recherche et par la personnalité du locuteur. Dans une deuxième recherche, portant sur le Mill Owners Association Building (l'immeuble de l'Association des propriétaires d'usines de textile d'Ahmedabad) construit par Le Corbusier, j'ai procédé d'une tout autre manière. Pour cette recherche à caractère essentiellement monographique, centrée sur un bâtiment, je me suis contenté de prendre des notes, les entretiens n'ayant pas été enregistrés. L'entretien était très directif : les questions très précises avaient pour objet de cadrer l'architecte Jean-Louis Véret, dont la multitude des souvenirs tendait à nous éloigner de notre propos. La question des temporalités en urbanisme, dans la recherche précédente, justifiait, elle, le recours à l'enregistrement et à la méthode de l'entretien non directif. L'entretien, moins axé sur la recherche des faits que sur celle des représentations, tendait à faire jaillir les dimensions mémorielles qui étaient en œuvre: à chaque acteur il était demandé de se remémorer tout à la fois le déroulement chronologique de son parcours et la manière dont il se représentait la ville dans ses différentes temporalités: passé, présent, futur, temps court, temps long.
De prime abord, je serais plutôt enclin à mettre l'accent sur les limites de cette source. L'entretien mise sur les capacités mnémoniques de l'interviewé. Or, il convient de se méfier d'un premier type de mémoire en jeu, la mémoire reconstruite. Le cas de Georges Candilis (1913-1995), architecte en chef de l'opération de Toulouse-Le Mirail, qui, vingt ans avant de mourir, a publié ses mémoires sous le titre Bâtir la vies, l'illustre pleinement. Il n'a cessé, depuis leur publication de répéter mot pour mot, dans ses conférences et articles, ce qu'il avait mis sur papier dans Bâtir la vie. L'entretien que j'ai eu avec lui n'échappe pas à ce travers. Pour arriver à obtenir d'autres éléments que ceux que je connaissais déjà, il m'a fallu batailler avec Candilis, confronter ce qu'il me disait avec cette autre vérité que me livraient les archives, entreprise par¬fois douloureuse pour l'architecte. J'ai eu recours pendant l'entretien à des documents qui allaient à l'en¬contre des propos de l'architecte. Et ce n'est que grâce à ces documents, qui m'ont permis de recueillir une parole non convenue et un matériau nouveau, que mes entretiens se sont finalement révélés riches d'enseignements.
Le deuxième type de mémoire à laquelle le chercheur peut se trouver confronté, c'est ce que j'appellerai la « mémoire en œuvre". L'interviewé, dans ce cas, exerce devant vous et avec vous un travail de mémoire auquel il ne s'est encore jamais livré. Des éléments secondaires au regard du temps chronologique semblent occuper une place trop importante: une heure d'entretien accaparée par un souvenir fort - une violente dispute que l'architecte a eue avec un maître d'ouvrage - ne sert pas toujours l'écriture de l'histoire. Les six entretiens de trois heures que j'ai eus avec Alexis Josic ne m'ont pas été très utiles. Il a fait preuve d'une véritable amnésie au sujet de plusieurs événements que j'avais pointés comme essentiels. Cette amnésie sert-elle l'histoire orale? On peut même se demander s'il n'est pas dangereux de lui accorder un sens.
Pour l'architecture, la source orale revêt une certaine spécificité en rai¬son de la place qu'y occupe le dessin. Le dessin, moyen de communication propre à l'architecte, constitue, selon moi, un des lieux privilégiés de la mémoire. L'enregistrement, tout d'abord, ne peut saisir le moment où l'architecte a recours à la feuille de papier pour expliquer, par le biais du croquis ou du dessin, telle partie ou telle étape du projet. Ce moment, qui, lors de l'entretien, a pu paraître important pour l'intervieweur, le dessin lui semblant alors concentrer la substance même d'une mémoire qu'il met soudainement en mouvement, a perdu tout intérêt une semaine après, lorsque l'entretien est transcrit. Les phrases du type Voyez ce trait qui va de là à là, telle tension que j'ai voulu donner', vagues et pour le moins imprécises quand on les réécoute, perdent vite toute signification. En fait, si la technique de l'enregistrement convient à l'entre¬tien mené avec un homme politique, un écrivain, un technicien ou un habitant, pour qui le discours constitue le principal support de la mémoire, elle passe à côté de l'essentiel lorsque l'interviewé est un architecte : elle ne permet de saisir ni la gestuelle, ni, le dessin auquel celui-ci a très souvent recours, ni les modalités d'une mémoire soudainement réanimée. L'entretien, dans le domaine de l'architecture, s'offre en revanche comme un moyen de retrouver la codification graphique précise de l'époque : sans l'explication de l'architecte, cette codification qui n'a plus cours n'a aucun sens. Enfin, l'entretien ouvre des pistes qui permettent d'orienter le travail dans les archives écrites, de les questionner autrement.
1 Récit recueilli par Michel Lefebvre, Paris, Stock, 1977.


article paru dans "Colonnes Archives d'architecture du XX° siècle", décembre 2002